La période des concours de recrutement aux fonctions de Maître de Conférences s’achève. Bien que je sois maintenant MCF depuis quelques années, les souvenirs de cette étape particulièrement complexe reviennent … voici le récit de mon recrutement (en sciences de gestion).

La plupart des candidats ayant un conjoint, mobile ou pas, la gestion stratégique de cette période est cruciale. Plusieurs situations existent : les deux conjoints cherchent la même année deux postes dans la même discipline ; les deux conjoints cherchent la même année deux postes dans deux disciplines différentes ; l’un des conjoints cherche un poste, l’autre en ayant déjà un dans la même discipline (ou dans une discipline différente) ; l’un des conjoints cherche un poste, l’autre travaillant dans une organisation autre que l’Université en tant qu’enseignant. Dans tous les cas, le stress lié à la difficulté d’obtenir un poste est doublé d’une inquiétude quant à un possible futur à deux.

Qualification : Première étape, une peccadille pour les uns, un mur infranchissable pour d’autres, la qualification. Celle-ci débute par une formalité : l’inscription sur internet avant une date limite, que certains Pierrot la Lune oublient, gagnant ainsi le droit à une année au purgatoire des têtes en l’air. Les autres se voient attribuer deux rapporteurs, à qui le candidat doit envoyer un dossier fort dodu, comprenant thèse et rapports de thèse, CV détaillé et inévitables pièces administratives. Le tout engraisse les imprimeurs et la Poste. L’auteur a la joie d’être qualifié sans problèmes. Ce n’est pas le cas de l’ensemble de ses confrères et consoeurs. Non que tous devraient être qualifiés mais chacun sait qu’il existe des cas, disons, litigieux. Comme cette pauvre jeune docteur non qualifiée bien qu’ayant réalisé une bonne thèse (avec les bonnes mentions), quelques publications, normalienne de surcroît, non qualifiée en raison semble-t-il de « désaccords » entre sa directrice de thèse et l’un de ses rapporteurs. Le cas n’est malheureusement pas unique. Le jeune docteur est alors la victime expiatoire de règlements de comptes sordides sur lesquels il n’a bien sûr aucune influence… A l’année prochaine, petit chaperon rouge.

Dossiers de candidature : Deuxième étape, déjà stratégique, l’envoi des dossiers de candidatures aux universités ciblées. L’attente de la liste des postes est longue, la mise en ligne souvent tardive… Peu importe, une liste officieuse et quasi identique à la liste finale circulait déjà par mail plus d’un mois avant sa publication ! Avant le 30 mars, il faut donc examiner la liste à la loupe, repérer les profils et les éventuels candidats locaux. Le réseau tourne à plein, les mails fusent, les informations, généralement négatives (tel poste va passer à la mutation, tel autre est promis à tel candidat maison), s’accumulent. Au moins aident-elles à faire des choix, plus ou moins biaisés. Cette année là, dans la perspective du rapprochement de conjoints, ça n’était pas gagné ! En-dehors de Toulouse 1 qui fait rêver la France entière, peu de possibilités communes dans une même ville. Citons tout de même, au titre des rêves qui seront plus tard brisés, Lille, Rennes, Dijon/Besançon, Bordeaux, universités qui proposent toutes plusieurs postes correctement profilés. Mais, au moins, le nombre de postes est élevé (134 par rapport à 91 l’année passée) et laisse augurer de possibles résultats favorables. Ca y est, le choix est fait : dans l’optique d’accroître les chances de réussite et comme la mobilité du candidat/auteur est totale, une cinquantaine de dossiers seront envoyés ! Chacun comprend un nombre de pièces non négligeable, toutes disponibles en format électronique : il serait si aisé de les télécharger via Antarès… Las, il faut les imprimer et les envoyer, de préférence en recommandé simple. Certes, tous les candidats n’envoient pas leurs dossiers en recommandé mais c’est la seule preuve juridique de l’envoi… La ruine est proche, mais les postes espérés s’approchent. Reste à attendre les convocations pour des auditions décisives.

Auditions : Troisième étape, le fameux « Tour de France », roi des désillusions, de l’hypocrisie et du candidat dindon de la farce. En avant pour la grande comédie. Une université parisienne, tendance petite couronne, inaugure le jeu de dupes. Comme souvent, le candidat étant quantité négligeable, l’ensemble des candidats est convoqué à la même heure. Et tant pis si votre nom commence par une lettre de fin d’alphabet et qu’il vous faut attendre trois bonnes heures l’audition tant attendue. Mais, pour une fois, le poste n’est pas joué d’avance. Semaine suivante, autre lieu, mêmes impressions de déjà-vu : une salle de cours pleine de candidats convoqués à 8h30. Université à l’autre bout de la France + convocation à 8h30 = hôtel la veille. L’auteur passe son audition à 12h15 et se dit qu’il aurait pu prendre le TGV le matin… Ici, trois postes à pourvoir, dont un susceptible d’être vacant, et annoncé non vacant le matin même. Restent deux postes à pourvoir. Et, bizarrement, deux candidats locaux (un vrai local et un régional de l’étape) vers qui les actuels MCF viennent spontanément claquer une bise et discuter dans la bonne humeur. Pour les autres, pas d’attention. Tout est joué d’avance donc, pas la peine de stresser… Juste un aller-retour en TGV pour rien. Le premier, mais pas le dernier, loin de là ! Inutile de préciser qu’il y avait dans cette salle de cours plusieurs candidats bien meilleurs que les deux candidats locaux retenus… Quelques jours plus tard, l’auteur apprend cependant qu’il est classé second sur l’un des postes et premier sur le poste susceptible d’être vacant… qui le sera finalement ! Le moral remonte, c’est toujours ça… Le lendemain, il faut repartir à l’aube pour deux autres auditions dans une même université. Même attente, même histoire : candidats locaux. L’un, rencontré la veille, a même reçu l’injonction d’accepter ce poste alors même qu’il aurait aimé partir. Un tout petit monde… de brutes. Les auditions pour ces postes pourvus d’avance se ressemblent toutes : la moitié de la commission dort ou fait autre chose, l’autre moitié lève les yeux aux ciels tous les deux mots. Aucun respect du candidat. L’auteur sera finalement classé premier… derrière tous les candidats locaux ! Allez, il faut repartir, encore 4h de train pour une autre université. Une petite université qui auditionne le même jour que l’une des plus grandes, celle qui dispose d’un nombre de postes qui fait rêver tous les candidats. Or, un candidat rêveur est un candidat irrationnel : il se rue vers cette grande université en espérant avoir ses chances. Grand naïf ! Le bon choix stratégique était bien la petite université : cinq concurrents pour deux postes ! Résultat, l’auteur et son conjoint sont classés premiers. Victoire ! Amour, gloire, richesse, tout cela est à notre portée. Nous serons désormais Maîtres de Conférences. Premier week-end, repos mérité avant une seconde semaine d’auditions. L’université frontalière qui auditionne le mardi suivant proposait officiellement deux postes. Là encore, une journée de TGV pour rien, l’un des deux postes étant finalement non vacant… Deux jours plus tard, début du jour le plus long. Près de quinze universités auditionnent ce jour là. Bravo pour la coordination… Le matin, la petite université qui auditionne a la bonne idée de convoquer tous les candidats à 8h, le premier arrivé étant le premier à passer. Belle innovation… Résultat, lorsque l’auteur arrive à 8h, une demi-douzaine de candidats est déjà inscrit. Peu importe qu’il doive attraper un avion à la mi-journée, ce qui est dit est dit, ce qui est écrit est écrit, l’ordre de passage des auditions est affiché et inchangeable. Au moins cette université reçoit-elle correctement les prétendants aux postes offerts. Salle à part, café, jus d’orange, viennoiseries. L’une des rares, très rares, à le faire. Bon point. Autre motif de satisfaction, le nombre de candidats. Le président de la commission s’étonne ingénument du peu de candidats présents. Il y a plus de dix universités qui auditionnent aujourd’hui lui, explique-t-on. Surprise, incrédulité, effroi. Les « bons » candidats ne sont sans doute pas là ! L’auteur et son conjoint se classent premier, la concurrence étant peu nombreuse. Bonheur ! Non seulement un poste de MCF est acquis mais en plus il y aura du choix ! Mais la journée est loin d’être terminée. D’autres universités, plus grandes, plus riches, aux laboratoires plus attirants, auditionnent aujourd’hui. Alors il faut se dépêcher, attraper un bus, puis un train, puis un taxi vers un aéroport, et enfin un avion qui nous dépose à 600 kilomètres de là, encore un bus et l’université se rapproche, un peu de marche à pied, on y est. L’auteur croise un autre candidat-ami, il semble que ce soit mal engagé, tous les symptômes du poste déjà pourvu sont présents : commission nombreuse inattentive, questions ayant pour but de dézinguer le candidat afin de faire mousser le candidat local. Allez, tout ce chemin ne peut être vain, il faut y aller. Et, effectivement, les records d’irrespect sont battus… Largement. Un quart des membres de la commission travaille sur son ordinateur portable (!!!), une partie discute, quelques-uns sortent pendant que le candidat parle, puis rentrent à nouveau. Et les questions font l’effet d’un jeu de massacre. C’est à qui posera la plus vache et fera son sourire le plus atterré par la réponse du candidat. Encore une audition dont on aurait aisément pu se passer… L’auteur rentre définitivement dégoûté par le système universitaire, jurant que lorsqu’il sera MCF et membre d’une commission de recrutement il n’agira pas comme ces gougnafiers. Le lendemain, il faut terminer le jeu de massacre avec l’université la plus prestigieuse de France (au moins en notoriété spontanée…). L’une des plus pauvres (qu’il est difficile d’y faire une photocopie ou d’y trouver une craie !) et des plus esclavagistes aussi. Ici, deux candidats sont pressentis, dont ma moitié. La commission est divisée. Certains membres téléphonent à des MCF actuels pour leur demander de développer des arguments en faveur de l’un des candidats. Finalement, c’est le local qui est recruté, bien que détesté par le mandarin local… qui ne faisait pas partie de la commission…

Finalement, pour obtenir un travail (un poste de MCF), l’auteur a envoyé une cinquantaine de dossiers, reçu une vingtaine de convocations pour des auditions (dont sept pour une seule journée !!), n’a pu se rendre que dans six université pour des auditions pour neuf postes de MCF, et a déboursé la modique somme de 1000€.

Pour qualifier l’état d’esprit du candidat à la fin de ce « concours », deux mots me viennent à l’esprit : honte et dégoût …

Ce billet nous est proposé par Sébastien.

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