Il y a quelques jours, j’ai vu passer une série de messages sur CuiCui d’un MCF qui pestait car il n’avait pas eu sa PR-qualification du CNU. La raison semble être qu’il n’a pas assez de publications. Il s’agit d’une personne qui est impliquée dans beaucoup d’actions de médiation scientifique. Pour manifester son mécontentement, il interpelle la ministre et son président d’université pour dire, en substance, qu’il abandonne toute action de médiation scientifique pour se focaliser sur sa production de publications : « J’arrête le superflu : la vulgarisation et les services à la collectivité. Bye bye la fête de la sciences, les journées portes ouvertes, le salon de l’étudiant, le pint of science, l’accueil de stagiaires, ... »

Je peux comprendre la déception de ce MCF. Toutefois, je pense qu’il se trompe de cible. La ministre et son président d’université n’y sont pour rien. C’est le CNU qui lui a refusé sa qualification.

Ce blog a déjà consacré plusieurs billets sur le thème de la qualification du CNU (lire « supprimer la qualification du CNU ? », par exemple). On se souviendra avec nostalgie de la mini-crise de 2013 où les écolos avait tenté de faire passer un amendement en douce au sénat lors de l’écriture de la loi Fioraso (billets « la qualification sur la sellette du sénat », « enfumage à tous les étages » !. Sur cette tentative avortée des écolos, j’ai tout résumé dans un billet « qui c’est les plus fort évidemment c’est les verts ! ». Un autre résumé au vitriol : l’assujettissement universitaire. La sphère universitaire pavlovienne et conservatrice était en panique, on avait bien rigolé !

Qu’est-ce que la qualification du CNU ? sur le site du ministère on peut lire que « La qualification est une étape nécessaire pour être éligible à une candidature aux corps de professeurs des universités et de maîtres de conférences ». C’est une spécificité française, sans équivalent à l’étranger.

A quoi sert la qualification du CNU ? D’après certaines personnes, la qualification du CNU garantit une homogénéité à l’échelle nationale, protège du localisme ou du copinage, garantit la qualité des thèses. Pour d’autres personnes, elle ne sert à rien.

Localisme et copinage : je n’arrive pas à comprendre comment la qualification permet de lutter contre ces problèmes. Ce n’est pas le CNU qui recrute, mais les comités de sélection. C’est à ce niveau qu’il faut agir. Lire la proposition « réformer les comités de sélection ».

Garant de la qualité de la thèse : Cela laisse entendre qu’il y a un problème de qualité des thèses en France. Si ce problème est réel, il faudrait mieux le traiter en amont plutôt que par une commission ultérieure à laquelle le candidat n’est même pas auditionné pour défendre son cas. Voir mon billet « réformer les jurys de thèse ».

Quid de l’enseignement ? Le CNU évalue l’aptitude d’une personne pour être EC. Je ne sais pas trop comment l’enseignement est évalué. J’imagine que les candidats font un listing de leurs expériences d’enseignement. Mais comment les membres du CNU font pour savoir si cet enseignement est bien fait ou non ? C’est un mystère …

La qualification est chronophage : en 2019, le CNU examiné 15 800 dossiers (source ici). Combien de temps faut-il pour lire un dossier et se faire un avis ? Ça doit bien entendu dépendre des évaluateurs, mais j’estime qu’au grand minimum il faut une heure de travail par dossier. Cela représente 2×15 800 = 31 600 heures de travail (deux rapporteurs par dossier), soit environ 20 équivalents temps pleins. Si les évaluateurs du CNU font réellement le travail d’évaluation avec lecture des travaux, il faut au grand minimum 8h/dossier. Il faut en effet lire les thèses des postulants MCF et se faire un avis (car le CNU se porte garant de la qualité de la thèse) et lire les publications des postulants PR. Dans ce cas, chaque évaluateur du CNU passe environ 30 jours à lire les dossiers, en ne faisant que ça 8h par jour. Dans ce cas, ça porte le volume à environ 120 équivalents temps plein. Ensuite il faut ajouter les 3-5 jours des travaux du comité en séance plénière des sections, avec 1740 membres titulaires au total, soit environ 7 000 jours d’EC occupés, donc 35 ETP. Et enfin, n’oublions pas les 15 800 candidats qui ont planché environ 3 jours à peaufiner leur dossier (environ 240 ETP !).

La qualification du CNU est onéreuse : En prenant l’hypothèse réaliste que les évaluateurs du CNU ne lisent pas les travaux, on arrive sur total ETP de 55 (20 + 35). Prenons un salaire net moyen de 2500 €/mois, soit 4300 en salaire chargé, cela donne au total 2,8 M€. Il y a les séances plénières pour lesquelles il faut se déplacer (frais de bouche, de transport et d’hébergement). Je compte une moyenne de 500 €/personne = 500 x 1740 = environ 0,9 M€. Ce chiffre ne comprend pas les frais inhérents à la bureaucratise occasionnée, qui consomme du temps de secrétariat et de gestion (ordre de mission, réservation, remboursements, …). Il faut aussi préciser que les membres du CNU sont indemnisés (1000 €/an). La qualification représentant à la louche 50 % de l’activité du CNU, on peut donc déduire que ça coute 1,7 M€ environ. Enfin, il y a une indemnité pour chaque dossier traité de 27 €. Comme il y a 15 800 x 2 dossiers, cela fait 0,86 M€. On arrive au total un chiffre qui est de l’ordre de 6 à 7 M€.

Mais revenons au plus important, c’est-à-dire à notre MCF qui s’est fait refuser sa qualification. Il est manifeste qu’il en a pris un gros coup sur le moral.  Le CNU est directement responsable de la démotivation d’un certain nombre de collègues. Ça s’ajoute à ceux qui auront eu des mauvaises notes pour dossier de demande de promotion ou de prime … (car le CNU est une agence de notation).

En résumé, la qualification du CNU est chronophage, onéreuse et ne permet pas de donner la moindre solution aux problèmes auxquels elle est censée résoudre. Elle ne sert qu’à servir l’obsession de l’évaluation et le délire bureaucratique des universitaires. C’est donc une tartufferie et il faut militer sans relâche pour la supprimer.