Beaucoup sont d’accord pour dire que l’Université est sous financée et que cela traduit un manque de considération ou de reconnaissance pour le service rendu. Malgré ce constat largement partagé, cette situation perdure depuis longtemps et il me semble que les responsables politiques n’y accordent pas beaucoup d’attention. Du coté des universitaires, on ne peut pas dire non plus qu’il y ait un mouvement puissant qui puisse peser sur des arbitrages budgétaires. Mais on a toutefois l’impression qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que la situation dérape dans les universités.

Il y aurait beaucoup à faire pour l’Université et l’ESR en général. Aujourd’hui on ne va pas faire la liste de tout ce qui pourrait être fait mais plutôt examiner quelques points qui sont des malaises de fond et qui pourraient être traités en urgence par le futur gouvernement. Cette liste n’est pas exhaustive ou priorisée. Le lecteur pourra la compléter dans l’espace des commentaires ci-dessous s’il pense que j’ai oublié un point important.

Un service public non essentiel : sur ce blog, on a beaucoup commenté la situation des universités pendant la période covid. Pendant trop longtemps, les universités ont été classées dans la catégorie des « services non essentiels », c’est-à-dire que la réouverture en condition normale a été très tardive, alors que l’enseignement supérieur dans les lycées (CPGE, BTS, …) a été beaucoup plus rapide (lire ici et ici). En début d’année 2021 il y a tout de même eu une prise de conscience des difficultés, en particulier celles ressenties par les étudiants. Certains d’entre eux ont été en grande difficulté financière du fait du manque de petits boulots durant cette période. Mais envers les enseignants-chercheurs, je n’ai pas vu de signe de reconnaissance pour avoir assuré l’enseignement et le lien avec les étudiants avec les moyens du bord. Ce fut pourtant une surcharge de travail importante (reformater les cours, gérer la masse de mails de correspondance avec les étudiants, …).

Sous financement récurrent :  ces deux dernières années, avec le « quoi qu’il en coûte » liés à la pandémie, on a vu valser des milliards d’euros d’argent public pour soutenir des secteurs d’activité en difficulté. Bien entendu pour les personnels de l’Université le problème est un peu différent car nos salaires sont payés et nous ne risquons pas de perdre notre emploi. Mais de voir apparaître soudain des torrents de milliards d’euros alors qu’on est à l’université sous régime de vache maigre depuis longtemps, on se sent un peu le dindon de la farce.

Augmentation du nombre d’étudiants et diminution du nombre de postes : ces dernières années, le nombre d’étudiants a beaucoup augmenté mais le nombre de postes d’enseignants-chercheurs (EC) a beaucoup baissé. La moyenne des dépenses par étudiant montre une diminution qui est inquiétante et le taux d’encadrement s’est dégradé. J’ai mis à la fin de ce billet les courbes d’évolution pour rappel. Cela induit deux effets : une augmentation des heures complémentaires et/ou une augmentation des vacations (donc de l’emploi précaire). En ce qui concerne les EC, cela augmente la pression sur le volet enseignement (déjà initialement lourde) et donc une surcharge de travail qui est préjudiciable pour le volet de la recherche. Je peux me tromper, mais après une accalmie, j’ai l’impression que des décrochages de l’activité de recherche se font ressentir ces derniers temps (peut-être aussi liés à la crise sanitaire ?). Cela augmente également la précarité. De l’enseignement avec des intervenants vacataires complique également beaucoup l’organisation de la formation, mettant parfois les responsables de formation au bord de la crise de nerfs.

Des salaires qui restent faibles : S’ils sont alignés sur les grilles indiciaires de la fonction publique pour le salaire de base, les EC ont un faible niveau de primes comparé aux autres fonctionnaires (État ou territoires) de catégorie A et A+. « le taux moyen de primes des chercheurs et enseignants-chercheurs –    incluant  les  heures  complémentaires  et  supplémentaires  –    s’élève  à  12,9%  du traitement  indiciaire,  alors  qu’il  correspond  à  27,1%  du  traitement  indiciaire pour l’ensemble  des  corps  de  catégorie  A,  et  à  60%  pour  les  corps  de  juridiction,  de  contrôle et d’expertise » (Source: rapport du groupe de travail « Attractivité des emplois et des carrières scientifiques », lire ici). Il y a donc une injustice patente, de grande ampleur, entre les fonctionnaires qui ont en charge de l’administration (État et territoires) et ceux qui sont sur des fonctions opérationnelles (dont les enseignants, enseignants-chercheurs et chercheurs composent le gros des effectifs). On retrouve cette injustice au sein même des établissements de l’ESR car le taux moyen des primes des personnes qui occupent des fonctions dans l’administration centrale est souvent bien supérieur à celui des personnels qui travaillent dans les labos (je parle là des BIATSS – avec toutes les conséquences sur leur motivations). Lire le billet ici pour quelques détails supplémentaires sur le sujet.

Mais que fait l’université ? Souvent, l’université est dépréciée dans les discours qu’on entend dans les médias et on se demande parfois à quoi sert l’université. Celle-ci se revendique comme faisant de la recherche et de l’enseignement mais on nous dit en continu que la recherche c’est les organismes de recherche et que l’enseignement de qualité c’est dans les grandes écoles. L’université se retrouve donc dans une situation trouble et finalement apparaît comme un « plan par défaut » ou de second rôle dans cette configuration de double dualité de notre ESR (dualité organismes de recherche/universités et dualité grandes écoles/université). Par ailleurs, les personnalités politiques, les dirigeants des entreprises, les journalistes connaissent mal les universités car une grande partie d’entre eux sont passés par les grandes écoles qui restent massivement le lieu de formation des élites. Ils n’y sont donc pas passés, ils la connaissent mal et sont donc peu motivés pour aller défendre un budget à la hausse ou même à en parler correctement.

Taux d’échec des étudiants et difficultés de faire le métier d’enseignant : A l’université, nombre de formation sont non sélectives. On accepte même des néo-bacheliers pro dans des licences générales (dont le taux de succès est catastrophique). Cela conduit à des promotions avec des niveaux et des prérequis d’une diversité extrême, surtout en L1. Dans cette configuration, pour qui faire l’enseignement ? Il est évident qu’on a toutes les chances de ne pas pouvoir travailler pour les étudiants les plus faibles et de décevoir les meilleurs étudiants (qui auront donc tout intérêt à trouver ailleurs des formations de meilleur niveau). Du coté des enseignants, cela induit une difficulté accrue pour enseigner et bien entendu une insatisfaction car personne ne peut se réjouir de l’absentéisme massif et des taux d’échec importants. On est donc sur une insatisfaction croisée entre les enseignants et les étudiants qui perdure depuis longtemps. Ici les universitaires sont largement responsables de cette situation et se réfugient souvent dans le déni du problème. Du coté des gouvernants, ce système présente un avantage majeur : il permet de faire diminuer le chômage des jeunes et de les occuper à très bas coût car le niveau d’investissement de l’État dans les licences à l’Université est très bas.

Bureaucratie délirante : la bureaucratie à l’université devient de plus en plus complexe et parfois ubuesque, tout particulièrement dans les grands ensembles qui se sont constitués ces dix dernières années. Cela engendre un travail administratif important au détriment de la recherche et de l’enseignement. Il est également navrant que les différentes tutelles des laboratoires ne puissent pas de mettre d’accord sur un cadre unifié de procédures administratives. Par ailleurs, la notion d’accompagnement semble avoir disparu. On a plutôt l’impression que les services administratifs sont là pour nous créer des problèmes plutôt qu’être dans un état d’esprit d’accompagnement des activités de recherche et d’enseignement.

En conclusion, et comme nous allons bientôt changer de gouvernement prochainement, il serait bien que les futurs gouvernants aient conscience que le malaise est profond à l’université. L’université peut craquer prochainement s’il n’y a pas un investissement massif qui est fait. Cet investissement serait légitime compte tenu de la lente dégradation de ces 10 dernières années.


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