Rachel écoutait le récit de HAL d’une oreille distraite. Elle avait entendu cette histoire au moins une centaine de fois. Bien sûr celle-ci n’était jamais tout à fait la même, certaines dates changeaient, ainsi que certains personnages. Mais la ligne centrale semblait être invariable, comme si les Terriens avaient du mal à intégrer qu’il y avait plein de mondes possibles à venir. Les versions qu’elle avait déjà entendues conduisaient toutes à une forme d’apocalypse autodestructrice. Après tout, une civilisation a une durée limitée, se disait-elle, mais elle était étonnée par l’application précipitée que mettaient les Terriens pour clore la leur.

La version d’aujourd’hui étant du même tonneau que les précédentes, elle se dit que ce n’était pas nécessaire d’être attentif. Et d’ailleurs qui se soucie de savoir où l’hélicoptère avait emmené le président Jupiter ? Il y a d’autres choses bien plus importantes, par exemple le devenir des Universités ou le réchauffement climatique ! En songeant à la crise climatique, son esprit s’évada et elle repensa à sa première rencontre avec Greta (qui était avec elle dans le vaisseau spatial, en faisant semblant de ne pas écouter HAL).

Sa première rencontre avec Greta, c’était en plein été 2022. Il faisait très chaud car cette année-là. Le « dôme de chaleur » s’était positionné sur l’Europe. Il n’avait presque pas plu durant l’hiver précédent et le printemps s’était révélé lui aussi très sec. Dès de début de l’été, de grands incendies s’étaient déclarés, le plus souvent incontrôlables, comme par exemple celui Land de Bavière qui brulait depuis plus d’un mois. On était alors au début de l’ère Pyrocène.

Courant du mois d’août 2022, le GIEG avait publié son nouveau rapport, encore plus alarmiste que les précédents. Mais il avait été reçu avec une certaine indifférence, les Terriens étaient alors trop écrasés par la chaleur. Ils étaient également très occupés à essayer de retrouver leur vie tellement parfaite d’avant la pandémie. Pourtant, certains irréductibles fanatiques persistaient à protester contre l’action humaine responsable de ce dérèglement climatique. Greta avait pris la tête d’une petite manifestation (une vingtaine de personnes environ) dont les slogans reprenaient les grandes lignes du rapport du GIEC.

Par le plus grand des hasards, la manifestation passait dans la rue où habitait Rachel. Du troisième étage, elle regardait le petit groupe qui défilait au pied de son immeuble. Elle était confortablement installée sur son balcon, les doigts de pieds en éventail, en train de siroter un mojito. Comme il faisait très chaud (42°C), elle avait mis la clim à fond dans son appartement et à l’entrée de la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon, elle avait installé un ventilateur qui lui soufflait de l’air frais. Au loin elle entendait le tonnerre, il y avait de l’orage dans l’air car ce jour-là le dôme d’air chaud se retrouvait concurrencé par une masse d’air froid, ce qui provoquait des instabilités.

L’orage est arrivé avec une vitesse fulgurante. On entendit un coup de tonnerre puissant puis juste après il se mit à pleuvoir très dru. La rue de Rachel était en légère pente et déjà des flots d’eau la dévalait. La plupart des manifestants s’étaient dispersés mais Rachel voyait que Greta ne voulait pas lâcher sa pancarte et restait seule au milieu de la rue. Les flots d’eau se transformèrent rapidement en torrent et le niveau augmentait rapidement. Déjà Greta en avait jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou et finalement on ne voyait plus que sa pancarte qui dépassait du torrent, toujours tenue bien droite. Rachel, qui observait la scène depuis le balcon de son appartement du troisième étage, commençait à s’inquiéter. Si elle ne faisait rien, Greta allait se noyer. Alors n’écoutant que son courage, Rachel se mis debout sur le garde-corps de son balcon et plongea dans le vide. Ses jambes et ses bras étendus, son corps parfait suspendu dans l’air, on avait l’impression qu’elle volait. Puis sa trajectoire s’inclina et piqua le torrent d’eau et de boue. L’entrée dans l’eau fut tout aussi parfaite, presque sans aucune éclaboussure. Rachel localisa Greta dans le flot rugissant, la pris sous les aisselles et telle une panthère agile la remonta jusqu’à son appartement en escaladant la façade de son immeuble.

Rachel installa Greta sur une chaise et alla chercher une serviette pour la sécher. Greta grelottait et Rachel tentait de la frictionner sur la réchauffer. Mais rien n’y faisait, elle n’arrivait pas à réchauffer Greta qui pourtant n’était restée que peu de temps dans l’eau. Rachel se rappela alors qu’elle avait mis sa clim à plein régime dans son appartement, pour apporter un peu d’air frais sur son balcon. Il faisait 12°C dans la pièce !

Oups …