Depuis son arrivée sur Terre en 2009, Rachel avait rencontré de nombreux Terriens, surtout des universitaires car elle avait la charge d’observer leur étrange comportement qui avait été signalé quelques temps plus tôt. La situation était jugée suffisamment grave pour y envoyer un observateur. Depuis, missionnée par l’observatoire galactique des Universités (OGU), Rachel tentait de comprendre. Mais pour l’instant, c’est l’IA de son vaisseau qui avait la parole :

En juillet 2021, le président Jupiter a lancé un ultimatum aux Terriens : ils devaient tous se faire vacciner sinon ils seront privés de toute d’activité sociale ou culturelle, privés d’accès aux transports publics ou aux services de santé. La grande majorité des Terriens s’est ruée vers les centres de vaccinations mais une fraction non négligeable a courageusement résisté à cette pression. Dès le mois de juillet, les samedis, il fut organisé des manifestations pour protester contre la mesure liberticide. C’était peu courant d’avoir des manifestations durant les congés estivaux. D’ordinaire les Terriens sont plutôt sur les plages à rôtir au soleil, à picoler en terrasse ou bien à manger les saucisses bien grasses d’un barbecue. Mais là la mesure était trop grave. En plus, les manifestations étaient organisées le samedi après-midi, cela permettait de remettre en selle la sympathique tradition lancée quelques temps auparavant par le mouvement des gilets jaunes.

Au début, il n’y avait pas trop de monde mais au cours de l’été, l’intensité de la mobilisation a été croissante de samedi en samedi pour atteindre cinq cent mille personnes à la fin du mois d’août. On y trouvait un peu de tout : des patriotes, des souverainistes, des covidosceptiques, des gardiens de la liberté et de l’égalité, tous ensemble pour fustiger « l’apartheid entre vaccinés et non vaccinés », « Oui, nous sommes en dictature, nous sommes en tyrannie ».

A la rentrée, début septembre, LFI décida de rentrer dans le jeu. Elle ne pouvait pas laisser le devant de la scène aux populistes d’extrême droite. Au début, les cortèges étaient bien différenciés mais au fil des samedis, les démarcations s’estompèrent. Après tout, ils avaient un ennemi commun, ce président jupitérien au régime pré-fasciste. Alors il y eut une forme de convergence des luttes, une occasion trop belle pour mettre à genoux ce gouvernement illibéral.

En septembre, les manifestations dégénéraient presque systématiquement en affrontement avec les forces de l’ordre. Chaque samedi, les rues du parcours des cortèges étaient saccagées. Les voitures brûlaient, les vitrines des banques et des assurances étaient éventrées, le mobilier urbain était réduit en miette. Début octobre, on a vu un nouveau phénomène, certainement l’œuvre de « jeunes de banlieues » qui organisaient un pillage systématique de toutes les boutiques bordant le parcours du cortège, du moins celles qui ne s’étaient pas équipées de rideaux de fer suffisamment solides. Les forces de l’ordre étaient dépassées, usées par la succession des samedis qui tendaient à présent à virer à l’émeute hebdomadaire.

Pourtant le pire était encore à venir …