Le quotidien Le Monde fait son gros titre à propos de l’Université : « Avis d’épuisement général dans les universités ». « En France, les valses-hésitations et les changements réguliers de protocole sanitaire épuisent les enseignants comme les étudiants. Ces difficultés sont accentuées par un manque de vision politique et d’ambition pour les universités » (lire ici). C’est vrai que ça fait bientôt un an que la crise sanitaire a mis quasiment tous les enseignements en distanciel à l’Université, hormis une courte période en début d’année universitaire où on avait fait le pari d’une rentrée en présentiel (au moins partiellement), période hélas de courte durée.

Coté étudiants, les témoignages sont multiples : difficulté de concentration devant l’écran Zoom, manque de relations sociales, isolement dans des logements exigus ou dans leur chambre d’enfants quand ils sont chez leurs parents, absence de possibilités de décompression (bars, cinéma, …), décrochage, dépression, angoisse du futur emploi, …

Coté enseignants, l’épuisement se fait aussi sentir, on supporte de moins en moins les cours devant nos écrans à cases noires, à faire des cours ou TD qu’on sait pertinemment de qualité dégradée. On passe beaucoup de temps à reformater nos enseignements pour essayer de les adapter à la situation et on met la recherche un peu de côté (qui elle aussi tourne au ralenti).

Dans les laboratoires, qui sont ouverts, beaucoup travaillent partiellement en distanciel. C’est devenu difficile de se croiser et il n’est pas question de déjeuner ensemble ou de se prendre un café pour discuter. On fait nos réunions d’équipe par zoom aussi car il y en a toujours un qui fait sa journée en télétravail. Les réunions en présentiel sont déconseillées de toute façon. Comme pour les cours, ça commence à nous fatiguer.

Dans mon environnement, on a eu plusieurs alertes de doctorants en difficultés. Eux aussi ont tendance à décrocher. Certains ont démissionné de leur thèse, d’autres font comprendre qu’ils vont continuer mais mollo mollo « car la recherche c’est pas pour moi » (ils ont un contrat doctoral, donc sont payés). D’autres ne disent rien, mais ça n’avance pas et on voit bien que ça ne va pas. Heureusement la plupart d’entre eux s’accrochent et sont heureux de venir au labo. Certains appareils sont en panne et on n’a parfois pas de possibilités de les réparer du fait des restrictions de déplacement. Les services administratifs, dont beaucoup partiellement en télétravail, ne sont pas toujours très opérationnels et certains semblent fermés.

L’article du Monde fait des comparison avec d’autres pays, par exemple « Les universités anglo-saxonnes ont adopté des politiques plus radicales, mais qui ont le mérite de la clarté ». En France, on a parié sur une rentrée en présentiel. On peut percevoir ce choix de diverses manières, incluant une marque d’attention. Alors évidemment, quand la situation sanitaire se détériore, il faut revoir la copie et s’adapter à la situation. Et bien entendu ça fait discuter, ça consomme du temps et de l’énergie de changer trop souvent l’organisation. Hélas ça provoque aussi des conflits car il n’y a pas de solution univoque (il n’y a que des mauvaises solutions …).  Qu’aurait-on dit si le gouvernement avait décrété dès l’été que les Universités resteraient fermées pendant toute l’année universitaire ? Quand le gouvernement ne communique pas on est perdu et on lui reproche un « silence assourdissant ». Quand il communique, on est bousculé et on lui reproche des « injonctions permanentes » … dans tous les cas, il n’est pas à la hauteur. Les polémiques incessantes, c’est un sport national et les universitaires s’y adonnent également.

Objectivement, je ne sais pas quelle est la meilleure stratégie à adopter pour solutionner ce casse-tête pandémique aux paramètres multiples et en y incluant les dégâts collatéraux. On a clairement fait le choix de protéger les plus fragiles, avec des arguments que je comprends. On avait aussi une option de confiner ces personnes âgées ou à santé fragile et de laisser les autres vaquer à leurs activités. Il parait que ce n’était pas possible, inconstitutionnel, et que ça allait provoquer l’isolement et de la souffrance chez les ainés. Alors on a pris des solutions avec des règles indifférenciées selon les classes d’âges. Parfois je me demande si on n’aurait pas un peu sacrifié la qualité de vie et l’avenir des étudiants pour préserver la santé et intérêts de leurs grands-parents.

Je ne sais pas si dans les autres pays les étudiants sont aussi en souffrance, comme en France. J’imagine que ça ne doit pas être facile non plus. En France, les étudiants ne semblent pas très habitués à travailler par eux-mêmes, en relative autonomie. On a un système avec beaucoup de cours/TD en présentiel, plus qu’à l’étranger, sans beaucoup d’espace pour du travail personnel. L’Université devrait pourtant être aussi dans une démarche de « déscolarisation », je veux dire par là un tremplin vers un apprentissage en relative autonomie (ce qui ne veut pas dire que ça doit être fait seul, sans encadrement). On voit des étudiants complètement démunis, qui nous expliquent qu’ils sont incapables de travailler par eux-mêmes s’ils ne sont pas en présentiel. Alors bien entendu l’enseignement à distance est une épreuve terrible pour eux.

Une des raisons du malaise actuel est qu’on a l’impression que l’Université est la dernière roue du carrosse. Par exemple, les formations du supérieur assurées dans les lycées ont été poursuivies en présentiel (CPGE et BTS), on a alors ici une forme de rupture d’égalité de traitement pour des étudiants d’une même classe d’âge. Les médias parlent peu des difficultés des Universités alors que quotidiennement on a droit à des reportages sur les difficultés des restaurateurs, du tourisme, du monde de la culture ou des entreprises. Il est vrai que les personnels des Universités ne voient pas leur rémunération remise en question mais ça donne un sentiment de second plan alors que plusieurs millions de personnes sont concernées (les étudiants et tous les personnels des établissements). Les aides pleuvent de partout, en milliards d’euros, mais pour l’Université il semble que ce soit très limité en volume alors que les moyens financiers et humains étaient déjà déficients.

C’est l’hiver, on a peu de lumière, on ne peut pas sortir. On termine un premier semestre difficile et on se questionne sur l’organisation du second. La perspective d’enseigner en distanciel pendant encore plusieurs mois devient jour après jour devient de plus en plus réaliste et on en a marre.