La période que nous vivons est difficile pour tout le monde. Chaque jour on a droit à des reportages sur les difficultés des commerçants, des chefs d’entreprise, des restaurateurs, etc … On parle aussi les écoles maternelles et de l’enseignement du secondaire mais je trouve qu’on parle peu des Universités et des étudiants. Il y a pourtant entre 2 et 3 millions de personnes qui sont engagés dans l’enseignement supérieur, c’est loin d’être négligeable. Pour le confinement n°2, le gouvernement a décidé de faire passer la très grande majorité des établissements du supérieur à un enseignement à distance.

Salaud de jeunes !

Durant tout l’été, on l’a entendu : les jeunes sont des poisons qui s’ignorent. Ils sont en effet souvent asymptomatiques.  Alors on les a sermonnés : les jeunes, il faut arrêter de faire la fête, arrêter de vous regrouper et de vous embrasser. Vous pouvez vous voir, mais en petits groupes, en gardant les distances et en portant le masque. Pas vraiment cool d’être jeune en été 2020 …

Pour mémoire, et à leur décharge, il faut rappeler que les jeunes (ici je veux parler des étudiants, donc jeunes post-bac) ont été privés d’enseignement en présentiel depuis le 15 mars dernier. Je peux comprendre qu’ils aient eu envie de se relâcher et de retrouver un peu de vie sociale. Et puis, cet été, le niveau de contamination était bas, la hausse du mois d’août n’était visible que pour les spécialistes des courbes exponentielles. Par ailleurs certains disaient que les secondes vagues ça n’existait pas …

Le problème avec les jeunes, c’est que parfois ils fréquentent aussi des personnes plus âgées. On devrait interdire ces fréquentations mais de toute façon les jeunes n’écoutent rien. Alors les jeunes, ayant avoir fait la fête tout l’été, contaminèrent leurs ainés quand l’automne fut venu. Tout ça, la deuxième vague, c’est leur faute, salaud de jeunes !

Le pari du présentiel

Malgré une situation que certains jugeaient alarmante fin août, le gouvernement a fait le pari d’une rentrée en présentiel, de la maternel à l’université, tout en recommandant à cette dernière de faire de l’hybride quand c’était possible. Dans les universités, beaucoup d’efforts ont été faits pour se mettre dans les nouvelles normes sanitaires. Cela aura occupé beaucoup de gens, en particulier les BIATSS, et beaucoup d’argent aura été dépensé (masques, gel hydroalcoolique, signalétique, etc …). J’ai trouvé que les étudiants respectaient bien toutes ces nouvelles consignes. Durant cette période, il est apparu des clusters. Très souvent ils étaient reliés à des soirées festives. Bien entendu ça ne veut pas dire que les fêtes accaparent d’exclusivité des contaminations, il y en a eu certainement aussi au sein même de l’université.

Les établissements scolaires et ceux du supérieur sont-ils des accélérateurs de l’épidémie ?

Si on étudie la courbe de la progression du taux de contamination (cas déclarés) de ces trois derniers mois, on peut faire le constat qu’il y a trois régimes d’évolution. (1) durant le mois d’août, le taux d’incidence progresse fortement. (2) du premier septembre au 7 octobre, la contamination a poursuivi sa progression, mais avec une vitesse moins élevée. Le taux de reproduction du virus (le fameux R) a baissé de façon significative, sans toutefois descendre en dessous de 1 (3) à partir du 7 octobre, la courbe a subitement marqué un nouveau coup d’accélération très brutal, qui a conduit à la décision d’un nouveau confinement. Cette courbe montre que les établissements scolaires et du supérieur ne sont pas des environnements contaminants plus qu’ailleurs. Si c’était le cas, on aurait vu une accélération en septembre, or c’est le contraire qui a été observé. Le changement de régime à partir du 7 octobre est directement lié à une vague de froid (les gens se réfugient à l’intérieur, les distances physiques diminue, …). J’ai mis l’analyse des courbes de contamination ci-dessous, pour ceux que ça intéresse

Dégâts collatéraux

Depuis plus de deux semaines, les jeunes de l’enseignement supérieur se retrouvent donc confinés de nouveau. Comme je l’ai dit en introduction, je trouve qu’on ne parle pas beaucoup d’eux, mis à part quelques articles (ici et ici pour deux exemples, respectivement dans Le Monde et Médiapart, lecture réservée aux abonnés). C’est compréhensible, l’attention est surtout portée sur les personnes fragiles, les hôpitaux, les secteurs économique impactés par ce nouveau confinement. Par ailleurs, l’espace médiatique de l’ESR a été accaparé par la loi LPR et les polémiques (souvent délirantes) qui lui sont associées. Pourtant au quotidien, je peux témoigner que nombre d’universitaires œuvrent pour faire les enseignements, pour maintenir un lien avec les étudiants. C’est un enseignement frustrant, usant, certainement pas optimum, on sera tous d’accord pour dire que le présentiel est quand même la meilleure solution pour enseigner. Les Universités tentent de faire pression pour limiter la casse (voir exemple ici, communiqué de la CPU). Mais il n’y a pas de raison que les jeunes échappent mieux que d’autres aux difficultés, à la solitude et à l’isolement d’un confinement et de cours en ligne que parfois ils ne peuvent pas suivre à cause d’un réseau défaillant. Ceux-là, pour conjurer le stress d’une liaison internet intermittente ou carrément coupée, ils font 350 fois le tour de leur petite chambrée de moins de 10 m2. Tous les jours on leur explique que derrière la crise sanitaire, c’est une crise économique de grande ampleur qui arrive. C’est alors une vraie chape de plomb qui s’abat sur ces jeunes qui arrivent bientôt sur le marché de l’emploi.


Annexe: courbe des cas de la covid-19

La courbe du nombre de cas de personnes atteinte par la Covid-19 est affolante. Je la mets ci-dessous avec un démarrage début août, en échelle log (source: Our World in data, Coronavirus, ici). Cette échelle log nous permet de mieux apprécier les dynamiques qui accompagnent la croissance. Pour ces courbes, chaque point est une moyenne glissante sur 7 jours (de N-3 à N+3).

On peut constater plusieurs régimes.

Le premier régime est une croissante exponentielle sur tout le mois d’août (donc linéaire sur l’échelle log). Elle correspond au trait bleu que j’ai ajouté (trait un peu décalé pour ne pas masquer les points de la courbe). Pour ce régime, le doublement des cas se fait environ tous les 12 jours. Les autorités sanitaires nous avaient alerté à l’époque à propos de cette évolution mais pas de chance, on était en mode farniente, mojito et nightclub.  C’est normal, après un premier semestre éprouvant, on avait bien le droit à un peu de répit. Et puis, si la croissance était rapide, le nombre de contaminés était encore à des niveaux bien inférieurs à la période de mars-avril dernier.

Le deuxième régime correspond à la période 1er septembre au 7 octobre. C’est la période de rentrée des classes, du redémarrage de l’activité économique qui était en mode vacances. La courbe marque un fléchissement assez significatif car sur cette période le doublement des cas se faisait environ tous les 22 jours (contre 12 jours au mois d’août). Je n’ai pas pris en compte ici la petite période allant du 2 au 7 octobre pour laquelle le fléchissement est encore plus fort.

Enfin le troisième régime a débuté aux environ du 7 octobre. A partir de cette date, le taux de contamination a très sérieusement augmenté de nouveau, avec un doublement des cas tous les 14 jours.

Ceux qui savaient l’évolution du mois d’août et qui comprenaient ce qu’est une loi exponentielle étaient très inquiets pour la rentrée, sachant aussi que le gouvernement avait opté pour une rentrée en présentiel. Pourtant, cette rentrée n’a pas provoqué de rebond particulier. Au contraire, la propagation s’est ralentie un peu (a continué à croitre, mais moins vite). Le taux de reproduction (le facteur R) a baissé sur ce mois de septembre. Cela montre bien que les écoles ou les établissements du supérieur ne sont pas des foyers de contamination importants. Malgré ces évidences, certains restent dans le déni de la réalité scientifique et militent sans relâche pour la fermeture des écoles et des Universités. C’est le cas par exemple du Groupe Vernant (compte confusionniste sur twitter, très influent dans l’ESR) : « L’ouverture des collèges et des lycées est une erreur scientifique et politique majeure », fustigeant la « nullité scientifique intégrale du macronisme ».  

Mais revenons à notre courbe. Elle a recommencé à s’affoler aux environs du 7 octobre pour atteindre une intensité qui a conduit à un nouveau confinement. L’accélération a été très brusque. Quelle en a été la cause ? L’interprétation qui me semble la plus raisonnable est la vague de froid de fin septembre (voir figure ci-dessous, © Météo-France, ici). On a allumé le chauffage, on s’est alors réfugié au chaud, on a diminué l’aération de nos intérieurs et diminué la distance physique qui nous séparait. Ce sont là des facteurs très propices à la contamination.