Le mode de financement de la recherche est un sujet clivant. Il y a deux grands modes, celui de l’argent récurrent (donné chaque année aux établissements ou aux équipes) et celui de l’argent obtenu sur appel à projet (AAP). L’une des grosses sources d’argent sur AAP est celle de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche). Le projet de loi LPR (loi de programmation de la recherche) prévoit une augmentation importante du budget de l’ANR avec une programmation qui va jusqu’en 2030.  

Pour ma part j’ai souvent dit ici qu’il fallait qu’on augmente les crédits récurrents car ils permettent de la souplesse, de la liberté et une politique scientifique des établissements. J’ai aussi souvent dit qu’il fallait aussi augmenter le budget de l’ANR à condition que le taux de succès atteigne au moins 30 %, qu’il y ait un préciput pour les labos, que les thèmes soient très largement ouverts et que les formulaires à remplir pour candidater soient simplifiés. L’augmentation prévue par la LPPR devrait permettre d’accéder aux 30 % de réussite, comme c’était durant les premières années de l’existence de l’ANR. Je considère donc que cet article de la loi est une bonne nouvelle.

Un taux de succès au moins à 30 %

Ces dernières années, le taux de succès des projets a chuté dramatiquement, pour atteindre environ 10 % vers les années 2015. Ce taux est scandaleusement bas et a provoqué un découragement important des chercheurs. On peut comprendre que les échecs successifs impactent fort le moral des chercheurs et provoquent la défiance envers ce mode de financement. Pour cette seule raison de ce bas taux de succès il aurait fallu fermer l’ANR. A mon sens, la responsabilité est collective : l’agence n’a pas été financée correctement par les gouvernements successifs (l’argent de l’ANR a été reventilé ailleurs, en particulier pour compenser le GVT des organismes de recherche), les dirigeants de l’ANR et les comités scientifiques (les chercheurs) ont refusé de baisser les crédits alloués des lauréats pour ajuster ce taux à 30 % de succès. Ces 30 % devraient être un impératif, quel que soit le budget. Si le taux de succès est supérieur à 30 %, on arrivera rapidement sur un rythme de croisière pour lequel la grande majorité des équipes/laboratoires sera financée (lire ici pour une démonstration détaillée). On ne peut plus alors parler de renforcement d’une compétition pour accéder aux financements, comme le font régulièrement les confusionnistes anti-LPR. C’est en réalité tout le contraire qui se produira.

L’ANR, un système chronophage, clientéliste, court-termiste et favorisant une recherche utilitaire ?

On lit souvent tout et n’importe quoi au sujet de l’ANR. Par exemple « On oriente la recherche vers des phénomènes de mode » ; « La recherche ne sera financée que pour les trucs utiles (càd les trucs qui feront de l’argent au bout) » ou « l’ANR ne finance pas la recherche fondamentale ». Je ne sais pas bien ce qu’on appelle sujet à la mode mais étant donné que l’ANR est une agence de financement public, il ne me parait pas choquant que certains appels à projets soient orientés sur des thématiques ciblées (par exemple sur le changement climatique ou autre sujet d’intérêt sociétal ou industriel). Une part importante du budget reste non thématique avec les projets génériques dont les PRC (projet de recherche collaborative). Au sujet de la recherche fondamentale, ceux qui auront lu la liste annuelle des projets retenus pourront constater qu’elle est financée par l’ANR. On entend aussi que l’ANR ne finance que des « projets court-termistes ». Il est vrai que l’argent est donné pour une durée limitée (3 à 5 ans) mais rien n’empêche de redéposer un projet qui est la continuité d’un précédent en expliquant où on en est et quelles sont les nouvelles orientations. On dit aussi que les AAP de l’ANR sont chronophages. Il faut en effet écrire le projet, faire travailler des reviewers et un comité scientifique. Il est souvent avancé des chiffres délirants de chiffrage de ce temps (et jamais avec les détails du comment ces chiffres ont été calculés). Mais quand ce chiffrage est fait, alors on constate que nous avons passé environ 1 % de notre temps, en moyenne, sur ces projets (soit environ 2 jours de travail sur l’année (lire ici pour le calcul). Bref, c’est assez loin des tirades du type « on passe plus de temps à écrire des projets qu’à chercher ! ». Enfin, on lit souvent que les projets ANR favorisent la compétition et individualise la recherche. Pour l’aspect compétition, ne soyons pas trop naïfs : du moment qu’il y aura de l’argent à distribuer, il y aura de la compétition mais celle-ci sera moins intense si le taux de succès augmente. Pour l’individualisation de la recherche, il est vrai que les projets appellent à un porteur de projet. Mais on soulignera aussi que les projets ANR sont un large encouragement à la recherche collaborative. Ceux qui peuvent être peu favorisés par les projets de type ANR sont justement ceux qui ne conduisent pas de recherche collaborative. Certaines disciplines peuvent se retrouver en difficultés si elles n’ont pas la culture du travail en réseau (et peut-être que c’est peu adapté dans certains cas ?).

Préciput

La PPR permet à l’ANR de verser des préciputs, à hauteur de 30-40 %. C’est considérable et ça va s’ajouter aux crédits récurrents. Toutefois il n’est pas évident de savoir à qui seront versés ces préciputs : aux établissements ou directement aux laboratoires ? Dans son règlement actuel, le préciput ANR (limité à 20 %) va aux établissements hébergeant les équipes réalisant les projets financés. Et il est précisé que ce « lieu de réalisation du Projet » est le laboratoire. Dans le code de la recherche, il est du dit que le préciput revient à l’établissement dans lequel le porteur du projet exerce ses fonctions (article L329-5). La ministre F. Vidal, lors de son audition en commission de l’assemblée nationale (9 septembre 2020) semble confirmer que le préciput ira à l’établissement : « Une équipe qui gagnera un appel à projets de l’ANR contribuera ainsi au financement de son laboratoire mais aussi à la politique scientifique de son établissement ou de son site ». Là je ne sais pas si c’est une bonne idée, en particulier il y a de quoi raviver les rivalités entre organismes de recherche et Universités …et à ce petit jeu, il est évident que les organismes de recherche seront favorisés au détriment des Universités. Pour ceux qui sont intéressés par ce thème du préciput, ils pourront lire le billet « le partage du préciput de l’ANR » sur le blog Aéroergastère et l’article publié par Le Monde « La bataille du préciput, élément important du financement de la recherche ».

Une évaluation du financement par les pairs

Nous sommes tous attachés à l’évaluation par les pairs. Ce principe rythme notre vie scientifique (recrutement, promotion, prime, publication, …). L’allocation des crédits de l’ANR repose sur ce principe et ce n’est pas forcement négatif que ces projets soient expertisés. Les comités scientifiques (et les reviewers des projets) sont des spécialistes des thèmes d’une communauté et vont collectivement choisir les projets qu’ils veulent financer, selon le même principe d’un recrutement, une promotion ou autre. Cette évaluation est ici nationale (et internationale dans le cas de reviewers internationaux) et donc échappe aux politiques locales de distribution de l’argent. La distribution des crédits récurrents est, quant à elle, de la responsabilité des politiques locales (établissements, laboratoires), avec un gros potentiel de conflits internes quand il s’agit de discuter des clés de répartition. La configuration qui est en vue, avec des projets ANR et son préciput important, sera peut-être une bonne occasion de trouver un équilibre entre les crédits d’origine interne et externe aux établissements.

En conclusion, cet article de projet de loi sur l’ANR va dans le bon sens. Il y a toutefois deux bémols (1) la programmation budgétaire (période 2021-2030) a un démarrage bien trop timide et curieusement cela concerne les deux dernières années de la présente mandature (malin ce gouvernement !). L’effort est reporté essentiellement sur les deux prochains quinquennats, qui auront alors tout loisir de revenir sur cette loi. (2) la destination du préciput n’est pas en faveur des Universités (par ailleurs peu favorisées par la LPR en général) mais plutôt en faveur des organismes de recherche, en particulier le CNRS, accentuant encore plus les inégalités territoriales en matière de recherche.