Le projet de Loi de Programmation de la Recherche a été voté il y a quelques jours par l’Assemblée Nationale. Il passera devant le Sénat en octobre. Cela s’est fait manifestement sans long débat chez les députés, sans grand relai de la part des médias et dans une certaine indifférence au sein de la communauté scientifique.

Que cette loi n’enthousiasme pas les foules, on peut le comprendre. Elle ne vise nullement à réformer notre système ESR : nous resterons donc avec notre complexité institutionnelle et sa bureaucratie délirante. Une autre grosse faiblesse de cette loi, c’est qu’elle ne concerne pas l’enseignement supérieur alors que c’est là, et en particulier dans les Universités, qu’il faut investir massivement. A propos de la mesure centrale qui est un investissement pluriannuel (période 2021-2030), l’effort est reporté essentiellement sur les deux prochains quinquennats, et il est hélas bien trop timide pour les deux dernières années de la présente mandature (malin ce gouvernement !).

Ce ne sont pas ces thèmes qui ont animé la contestation autour de ce projet de loi. Les critiques se sont focalisées sur d’autres sujets, en particulier le mode de financement de la recherche, la mise en compétition entre les chercheurs et la précarisation. Ce sont bien entendu des thèmes importants mais ils ont parfois été traités avec hypocrisie et malhonnêteté intellectuelle.

La LPPR renforce la compétition entre chercheurs

La loi prévoit un renforcement massif du budget de l’ANR. Selon certains, cela va renforcer la compétition entre les chercheurs. C’est pourtant tout l’inverse qui se produira. En effet le taux de succès visé devrait se positionner entre 30 et 40 %, c’est-à-dire beaucoup plus haut que les taux actuels (<10 % en 2015, 16 % en 2019). Si le taux de succès est supérieur à 30 %, on arrivera rapidement sur un rythme de croisière pour lequel la grande majorité des équipes/laboratoires sera financée (lire ici pour une démonstration détaillée). On ne peut plus alors parler de renforcement d’une compétition pour accéder aux financements. De plus l’ANR vise essentiellement à la mise en place de projet collaboratifs, ce qui là encore n’est pas dans l’esprit d’une mise en compétition. Enfin, il est prévu d’augmenter massivement le préciput, ce qui donnera un volet d’investissement non fléché aux laboratoires (en espérant que ce préciput ira directement aux laboratoires et non pas aux établissements).

La LPPR va décourager les jeunes à s’engager dans la recherche

La LPPR ouvre une nouvelle voie de recrutement de chercheurs via la création de « chaires de professeur junior ». Ça prendrait la forme d’un CDD de 3 à 6 ans, potentiellement suivi d’une titularisation sans mise au concours. L’objectif est de rendre ces chaires attractives par un accueil environnementé (décharge de service d’enseignement, des crédits, …). En gros, ça fonctionne un peu pareil que les postes IUF, sauf que ça s’adresse aux jeunes chercheurs qui ne sont pas encore titulaires.

Les critiques se focalisent ici sur la période de précarité (ici toute relative) avant d’atteindre le graal (le poste pérenne). Ils critiquent aussi le fait qu’un accompagnement soit associé à ces chaires alors qu’il n’y a rien de prévu pour les recrutements en voie classique. Il faudrait ici rappeler que le système actuel entretient fortement cette précarité du jeune chercheur avant le recrutement (ce dernier étant fait collégialement par les C et EC). En effet l’âge moyen de recrutement est de plus en plus tardif (lire ici) et les jeunes docteurs enchainent les contrats précaires avant de pouvoir postuler. Pour être cohérent, il faudrait aussi qu’on supprime l’IUF qui repose sur le même principe (donner des moyens et des décharges de service aux « stars » universitaires).

Les critiques se focalisent aussi sur une voie de recrutement qui contournerait le concours classique. Ces concours, manifestement considérés comme la meilleure voie de recrutement (ce qui est très discutable), sont intrinsèquement une mise en compétition impitoyable des postulants et que le taux de succès est très faible.

Enfin, plutôt que de contester l’injustice du package d’accueil, les C et EC devraient plutôt se remettre en question et s’interroger sur leurs pratiques actuelles : pourquoi n’ont-ils pas mis en place une configuration d’accueil de ce type pour les postes pérennes pour l’accompagnement des nouveaux jeunes collègues ? Pourquoi acceptent-ils le principe de l’IUF ? Pourquoi se satisfont-ils du mode de recrutement actuel qui pourtant a montré tellement d’imperfections ?

La LPPR renforce la précarité

Une des mesures de la LPPR est la possibilité de « CDI de mission scientifique ». Il vise à permettre le recrutement en CDI de personnes qui sont en fin de CDD et qui auraient écoulé leur quota d’années de CDD (si j’ai bien compris). Sur ce dossier, je trouve cette mesure un peu étonnante dans la mesure où je pensais que la loi actuelle permettait le recrutement en CDI. Pourquoi alors l’inscrire dans une nouvelle loi ? Les opposants à la LPPR critiquent cet article de loi arguant qu’il faut des postes pérennes et non des CDI et que cette voie de recrutement augmente la précarité. Pour ma part je ne savais pas que les personnes en CDI étaient considérées comme précaires. Ici je vois une transformation de CDD en CDI, et j’ai donc plutôt l’impression que ça fait baisser la précarité. Par ailleurs, je ne vois rien d’autre dans la loi qui améliore ou détériore la précarité dans l’ESR. Sur ce thème, cela semble assez neutre. En attendant, les universitaires continuent à proposer des postes précaires (vacations, ATER) et sans trop se poser la question de leur propre responsabilité dans l’état actuel de la précarité à l’Université.

En conclusion, même si je ne connais personne qui soit réellement enthousiasmé par ce projet de loi, je trouve que les contestations ne sont pas à la hauteur des véritables enjeux de l’ESR. C’est donc assez naturel que la mayonnaise ne prenne pas. Ce mouvement montre également grande incapacité de remise en cause car les C et EC sont largement responsables des problèmes qu’ils dénoncent.