« Nous assumons qu’il faut que les chercheurs publient, qu’ils aient des résultats à l’appui des moyens que l’on met ». […] « Nous allons mettre beaucoup d’argent dans la recherche. Il faut que notre production s’en trouve améliorée. » (Jean Castex, le 7 septembre 2020, dépêche AEF, à lire ici).

La publication, c’est la finalisation d’une opération de recherche. Pour beaucoup d’individus, c’est parfois l’aboutissement de plusieurs années de recherche. Durant ces 20 derrières années, le nombre de publications a dramatiquement augmenté, proportionnellement beaucoup plus que le nombre de chercheurs. Par exemple, entre 1999 et 2019, le nombre de publications en France a doublé (119 000 documents en 2019 contre 62 400 en 1999 – Source Scimago Journal and Country Rank, ici). Pourtant, le nombre de chercheurs n’a pas doublé, loin de là. Cette augmentation de productivité n’est pas spécifique à la France, c’est une évolution mondiale. Par contre, en France il n’y a pas beaucoup d’investissements dans la recherche, et si nous faisions une comparaison « production vs argent investi », je pense qu’on serait plutôt bien placé (mais à confirmer).

La production de publications n’est donc pas en berne, je dirais même qu’il y a même une surproduction. En effet il semble qu’il y a de plus en plus de chercheurs n’arrivent plus à lire le flux continu d’articles qui sortent dans leur spécialité. Il faut dire aussi que si le nombre de publications a augmenté, le chercheur contemporain est continument distrait par un flux à croissance exponentielle de courriels relatifs à une administration délirante (je pense que leur lecture attentive doit pouvoir constituer un boulot à plein temps). On peut donc se demander à quoi ça sert de publier plus si on n’a plus le temps de lire les publications.

La phrase de Monsieur Castex a provoqué des réactions indignées sur les réseaux sociaux, en particulier dans la sphère universitaire noniste, qui s’insurge contre ces injonctions à la publication. Peut-être faudrait-il leur rappeler que l’élaboration et la transmission des connaissances constituent le cœur de leur mission de service public ?

La très grande majorité des publications sont à destination des chercheurs. Ces publications participent à une sorte de puzzle géant de la science. Une part importante de publications tombent rapidement dans l’oubli, ne sont pas lues et ne sont pas citées. C’est très frustrant de dépenser autant d’argent et de matière grise pour de si piètres résultats. Mais bien entendu on ne sait pas d’avance le devenir d’une publication, tout comme, par définition, on ne peut pas savoir par avance le résultat d’une action de recherche (hélas beaucoup d’AAP nous demandent quels seront les résultats on va produire, dans quelles revues on va publier – high IF of course!-  et quand on le fera sur le diagramme de Gantt).

Il y a un différentiel énorme de productivité selon les chercheurs et enseignants-chercheurs. Certains sont des « produisants » de folie, d’autres se contentent d’une publication tous les deux ans (ou moins !). Bien entendu ça a un impact fort sur le déroulement de carrière, les premiers passeront PR ou DR alors que les autres resteront MCF or CR. Le nombre de publications reste un critère très utilisé dans les diverses étapes de la vie d’un C ou EC (qualification, concours, promotion, prime). Pourtant la bibliométrie a fait beaucoup de progrès et on pourrait aller vers des critères quantitatifs un peu plus riches que le simple comptage de publications.

Mais revenons à Monsieur Castex et aux torrents d’argent qui vont bientôt déferler sur la recherche nationale via la LPPR, le plan de relance ou le PIA4 (j’en oublie certainement). Monsieur Castex en veut pour son argent, alors chercheurs, il va falloir publier plus !