Récemment, le collectif RogueESR a lancé une sorte de consultation pour initier un travail de « création politique sur le système idéal que nous aspirons collectivement à instituer, travail qui porterait à la fois sur la définition de ce système et sur ses conditions de possibilités ». Pour cela, le collectif a diffusé une série de questions et il demande une réponse avec le 20 juillet. On pourra lire les questions sur le site de SLU ici (voir la seconde partie du billet).

Je trouve qu’il y a un certain nombre de questions très intéressantes, discutées souvent sur ce blog. Je ne vais pas ici commenter ces questions mais plutôt focaliser sur celles qui me paraissent être délaissées, celles que j’aurais formulées différemment ou bien celles qui pourraient être mieux mises en avant.

L’Université et la recherche

Je trouve cette formulation « Université et recherche » peu adaptée car l’université est un lieu de recherche. J’aurais plutôt dit « la recherche à l’Université ». Bien entendu, l’Université n’est pas le seul opérateur de recherche puisque notre pays compte de nombreux organismes de recherche. Toutefois, souvent les chercheurs de ces organismes travaillent sur les sites universitaires et participent à la vie institutionnelle et démocratique de l’Université. Puisqu’il n’y a pas de questions taboues, j’aurais ouvert une question sur la dualité de notre système (organismes de recherche/Universités) : est-elle à préserver ? Au contraire doit-on aller vers une intégration plus marquée dans les sites universitaires ? ou doit-on aller carrément vers une fusion des statuts chercheurs et enseignants-chercheurs ?

Comment penser la diversité universitaire ?

Je trouve que le thème de la diversité universitaire est peu discuté et c’est heureux de le voir apparaitre ici. A mon sens, cette question mériterait d’être plus explorée et pourrait être reformulée par « comment prendre en compte la diversité universitaire ? » car la question n’est pas ici de la « penser » : cette diversité est une réalité. Il pourrait y avoir deux axes, l’un sur la dimension collective et l’autre sur la dimension individuelle. Cela pourrait donner deux sous questions : « les pratiques universitaires peuvent-elles être différenciées selon les disciplines ? » et « comment prendre mieux en compte la diversité des parcours et des aspirations des acteurs ?»

Vérité, contradiction, publicité

Ces derniers temps, on assiste à une forte évolution de l’édition scientifique du fait de la poussée marquée de la science ouverte. Si c’est certainement une évolution positive, je trouve qu’on ne parle pas assez des potentielles conséquences négatives et des dangers associés à cette science ouverte.

Une autre question centrale aurait pu être : comment l’Université peut-elle rester un espace de débat serein sur tous les thèmes sans exception ? On ne peut hélas pas discuter de tout à l’Université, tout particulièrement des sujets qui sont relatifs à sa propre évolution. Les débats n’y sont pas sereins, il n’y a aucun respect de l’opinion contraire et trop souvent on cherche à la faire taire par la calomnie ou l’insulte. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai ouvert ce blog, pour trouver un espace pour discuter de l’Université.

Evaluation quantitative et qualitative

Souvent on stigmatise « l’obsession du quantitatif ». Mais on peut aussi s’interroger sur le refus de ce quantitatif qui est pourtant intrinsèquement au cœur de la démarche scientifique. Peut-on raisonnablement trouver une solution qui permette d’éviter la froideur d’un « tout quantitatif » et la subjectivité du « doigt mouillé » ? Et reposer encore la question : une évaluation, pourquoi faire ?

Les universitaires que nous voulons (être) : des employés sans employeurs ?

Je trouve cette question intéressante. Il y a dernière le thème des libertés académiques et celui de la redevabilité des activités et travaux des personnels, laboratoires et établissements. Souvent, on a l’impression qu’une certaine frange d’universitaires revendique que la liberté académique permet de se soustraire à toute forme d’autorité et refuse de rendre des comptes. Ne faudrait-il pas alors que ceux-là démissionnent et se prennent un statut d’autoentrepreneur ?

Quelle division du travail dans l’ESR ?

Voilà une autre question intéressante et explosive, qu’il faudrait vraiment mettre en avant. Derrière elle, il y a la question de la modulation des services, des charges administratives ou celle de la dualité chercheurs et enseignants-chercheurs.

Quelle typologie des formations pour quels enjeux ? Comment sortir de la tripartition cursus courts / Grandes Ecoles / Université ?

J’ai souvent lutté ici pour une intégration des CPGE et GE dans les Universités. J’ai un peu plus de réserves pour les cursus courts de type STS. Hélas ce thème n’est plus trop d’actualité et c’est bien dommage. Puisque qu’on pose ce genre de question, alors allons-y aussi pour le volet recherche : comment sortir de la bipartition organismes de recherche / Universités ?

Quelles ingénieries pour, le cas échéant, réindustrialiser et comment, dans un contexte de réchauffement climatique ?

Là franchement, on ne comprend pas ce que vient faire cette question, qui parait en fort décalage avec le reste. On imagine le tollé que provoquerait une question du même type sur les sciences sociales posée par un collectif d’EC en ingénierie « quelle sciences sociale pour accompagner la réindustrialisation et l’économie ? ». La question devrait être supprimée.

En conclusion: salaire, conditions de travail, précarité et Université socialement responsable

On pourra constater que le thème de la précarité est absent, ce qui est fort étrange compte tenu du contexte actuel de la LPPR dont on reproche une précarisation amplifiée. Je pense qu’il faut introduire ce thème par la question « comment résorber la précarité à l’Université ». Il est vrai que ça veut dire aussi qu’il faudra mettre le nez dans son propre caca, ce qui n’est pas agréable mais pour ma part il me parait évident que les solutions doivent d’abord émerger en interne. Le thème de la rémunération est également absent, ainsi que celui des conditions de travail. Nous, enseignants-chercheurs, nous avons une chance folle de faire ce métier mais il m’apparaît que trop d’EC se sentent débordés, socialement déclassés ou même parfois en souffrance. L’objectif central ne devrait pas être une « création politique » car l’Université ne doit pas être un objet politique, mais une sorte de « refondation » dans laquelle on pourrait tenter de définir les conditions qui permettent de prendre du plaisir de faire ce métier dans un cadre d’Université socialement responsable.