L’avant-projet du texte de loi LPPR a été rendu public hier. Une des mesures, qui fait beaucoup réagir, est création d’une « nouvelle voie de recrutement qui vise à offrir aux jeunes scientifiques des entrées en carrières avec un contrat doté d’un environnement financier et permettant d’accéder, à l’issue d’une période maximale de six ans, à une titularisation dans un corps de professeurs des universités et assimilés ou de directeurs de recherche. En complément de la voie classique du concours pour entrer dans les corps de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, les établissements pourront demander à bénéficier de ces dispositifs pour des postes particuliers correspondant à leur stratégie scientifique ou d’attractivité internationale » (extrait de l’exposé des motifs de l’article 3 de la loi).

En somme, ça revient au système des tenure tracks qui est en pratique dans beaucoup de pays étrangers. Les réactions autour de cet article de loi me paraissent un peu surfaites : « détricotage sur statut des EC », « contournement des concours nationaux », « porte-ouverte à une modulation des tâches », « LPPR = machine à précariser » et pire encore : « court-circuitage de la procédure de qualification » (oui, vous avez bien entendu ! on passerait outre notre procédure qui fait notre fierté nationale !). Cela dit, il serait juste de préciser cette procédure n’est pas ici appelée à devenir la norme (bien entendu on pourra en douter). Si on n’en veut pas, il suffira aux établissements de ne pas en proposer.

Mais revenons plutôt ici sur le thème de la précarité, ainsi que sur les « heures complémentaires ».  Cette précarité existe déjà massivement et ce n’est pas la LPPR qui y changera quelque chose. Les heures complémentaires et heures de vacations, je l’ai dit souvent sur ce blog, sont une plaie pour plusieurs raisons : (1) Le niveau de rémunération est peu élevé. Si ça n’a pas changé récemment, le montant est 41,41 €/heure (2) je trouve un peu dérangeant que ce travail ne puisse pas servir à cotiser pour la retraite, le chômage et la sécu. Peut-être que ça sera le cas pour le futur régime de retraite ? (3) elles permettent de compenser un manque de personnels et donc elles contribuent à faire croire que l’Université n’a pas besoin de recrutements supplémentaires. En effet, à quoi sert de mettre des postes là où finalement on trouve des solutions en interne pour faire tourner ? (4) dans mon environnement, les heures complémentaires sont massivement faites par des EC qui ont plus ou moins abandonné leurs activités de recherche. Je trouve ça particulièrement problématique, pour des raisons évidentes d’éthique professionnelle et d’équité, deux valeurs auxquelles nous sommes fondamentalement tous attachés.

Ces heures complémentaires (et vacations) représentent un volume important du budget d’une université. Ça se chiffre souvent en millions d’euros, mais ça reste bien entendu beaucoup moins cher que des équivalents horaires sous forme de contrats (statutaire ou CDD).

Mes amis universitaires, il ne faut se dérober devant nos propres responsabilités. Rien n’oblige à faire des heures complémentaires ou de générer de façon démesurée des heures de vacation. Ces heures complémentaires et de vacation sont de la responsabilité des universitaires. Elles sont ensuite votées et validées par le CA de l’Université, instance décisionnelle dans laquelle les universitaires sont majoritaires. Rien n’oblige non plus à développer les vacations donc la précarité. La précarité à l’Université, c’est nous les universitaires qui en sommes les complices car c’est nous qui l’organisons.

Vous allez me dire : « mais sans ça, des formations ne tournent plus ! ». Et alors, n’est-ce pas un argumentaire béton pour réclamer des moyens et des postes ? Je propose de supprimer les heures complémentaires et heures de vacation à l’Université, pour les raisons citées plus haut. D’un part cela mettra fin à une forme de précarité la plus détestable et d’autre part ça mettra en évidence le manque de moyens à l’Université : coup double et impact médiatique garanti.

Compte tenu de cette situation, qui perdure depuis trop longtemps, nous proposons les actions suivantes :

  • Refuser de faire des heures complémentaires, pour des raisons évidentes de répartition du travail et de disponibilité pour des activités de recherche. On pourra autoriser un maximum de 10 % de dépassement au maximum afin de donner de la souplesse car il est évidemment difficile de tomber tout juste à 192h.
  • Renoncer à la précarité sous forme de vacations (ainsi que les ATER), sauf pour les intervenants extérieurs ayant déjà un emploi et une rémunération externe (typiquement un extérieur qui vient faire partager son expérience ou un expert sur un sujet donné).
  • Faire le bilan des forces dans les départements/UFR/facultés => cela permettra de définir des capacités d’accueil en nombre d’étudiants pour chaque cursus. N’accueillir que le nombre d’étudiants adapté à ces capacités d’accueil. Il est évident que pour certaines formations ça va coincer mais cela sera un excellent motif et moyen de pression pour réclamer la création d’emplois d’enseignants ou d’enseignants-chercheurs.

Ces actions ne sont pas compliquées à mettre en œuvre et doivent permettre de résorber de façon significative la précarité à l’Université, tout en la faisant basculer dans une démarche socialement responsable et en contribuant à une amélioration de l’éthique professionnelle et l’équité.