Le collectif RogueESR a récemment publié deux vidéos (+ une annexe) sur le sujet de la pandémie du coronavirus (à voir ici et ici). Ces vidéos adoptent un ton professoral et se revendiquent être une analyse scientifique. Indéniablement, il y a des éléments intéressants mais il y a aussi des erreurs grossières, des liens logiques tortueux, des affirmations assénées sans aucune relation avec le fil scientifique de la démonstration et une exploitation de courbes utilisant une méthodologie très discutable.

Un des buts de ces vidéos est de nous expliquer que cette « cette épidémie ne se réduit pas à sa composante biologique. Elle est aussi une pathologie sociale, économique et politique « . La dimension qui est plus particulièrement explorée est la dimension politique avec comme toile de fond une dérive capitaliste et néolibérale. On n’est ici pas si éloigné des méthodes et développements qu’on peut lire par ailleurs par les prédicateurs de l’apocalypse ou de certains théoriciens de l’effondrement pour qui cette pandémie serait un peu comme une punition envers une humanité pécheresse (ici les péchés seraient le néolibéralisme et le néo-management).

L’autre but de ces vidéos est de démontrer que le gouvernement français est responsable de la mort de dizaine de milliers de personnes car il a confiné sa population trop tard. Dans l’absolu, ce n’est pas faux : en effet, par exemple si le gouvernement avait confiné tout le monde et fermé hermétiquement ses frontières avec le reste du monde le jour du premier chinois mort à Wuhan, probablement que nous n’aurions aucun mort à déplorer en France. Le collectif porte donc une accusation grave contre le gouvernement et cela qui mérite qu’on porte un peu d’attention sur la démonstration qui le conduit à cette conclusion. Il ne serait pas étonnant que ce collectif fasse partie des 63 plaignants qui ont porté plainte contre le gouvernement pour dénoncer sa gestion de la crise (lire ici par exemple).

Focalisons ce billet sur l’exploitation des courbes car c’est l’argument d’accusation majeur qui est utilisé. Une annexe entière lui est consacrée. La démonstration est présentée comme un cours de science, avec un ton sérieux et des animations. Globalement, pour résumer le propos, il est expliqué qu’un confinement plus précoce aurait pu sauver des vies. Ce n’est bien entendu pas faux, et c’est un peu enfoncer une porte ouverte, mais la démonstration adopte une méthodologie très discutable.

Le premier point discutable est le choix des données qui sont présentées. Le démonstrateur choisi 5 départements qui vont bien dans le sens qu’il veut donner à sa conclusion, un peu comme le Professeur Raoult quand il sélectionne les patients qui vont bien pour arriver à la conclusion qu’il veut (du moins c’est ce que disent certains). Si notre démonstrateur avait pris d’autres départements, comme par exemple le Nord ou le Rhône, sa démonstration aurait été un peu plus chaotique. La bonne méthode aurait été de tracer un graphe de corrélation entre le début (exemple le point temporel à 10 morts) et l’intensité de la mortalité sur l’ensemble des données.

Un autre point faible de sa démonstration, c’est de mélanger des territoires dont la densité de population est fortement variable. Pourtant la variable de l’espace est primordiale dans la propagation d’une épidémie. Notre démonstrateur veut explorer le paramètre du confinement et dans ces conditions il aurait dû prendre des exemples de départements ayant des caractéristiques territoriales comparables. Il est en effet bien connu que les risques de contamination sont bien plus élevés dans un territoire urbain que dans un territoire rural, pour des raisons évidentes. Quelle comparaison peut-on vraiment faire entre un département qui compte près de 8000 habitants par kilomètre carré (Seine-Saint-Denis) et les Côtes-d’Armor (moins de 100 habitants par kilomètre carré) ?

Enfin, notre démonstrateur aurait pu mentionner le caractère fortement stochastique de la propagation d’une épidémie, rendant les projections très aléatoires. C’est pourquoi les modélisateurs sérieux mettent des barres erreur assez grandes, tout particulièrement en début d’épidémie car les données sont peu nombreuses. A l’époque de la discussion sur le confinement on était dans cette situation d’un tout début et personne ne savait alors quelle ampleur elle pouvait prendre. Confiner une population, ce n’est pas une décision anodine et elle est lourde de conséquences.  Par exemple, si on regarde bien les courbes à leur démarrage, on constate que la région Île-de France et Auvergne-Rhône-Alpes suivent exactement la même courbe. Puis environ 5 jours après le confinement, les deux courbes commencent à se séparer fortement. Le collectif RogueESR fait de nombreuses comparaisons avec l’Allemagne, pour expliquer que cette dernière fait les choses comme il faut contrairement à la France. L’Allemagne a surtout eu la chance de ne pas avoir eu d’explosion de gros clusters. De plus la contamination a eu plusieurs jours de retard par rapport aux gros foyers locaux en Italie, France et UK, ce qui lui a permis de profiter de l’expérience de ces pays. Le collectif se garde bien d’exposer les multiples paramètres du problème qu’il traite.

D’un point de vue plus politique (ce qui n’est pas ma spécialité), le collectif RogueESR semble ne pas reculer devant une forme de désinformation. Par exemple, il affirme « qu’entre le 15 février et le 15 mars, rien n’a été fait » par le gouvernement. Le gouvernement a pourtant déclenché successivement les stades 1, 2 et 3. Il a opéré isolement, traçage et confinement local sur les foyers détectés. On pourra lire sur wikipédia la chronologie des mesures prises. On se souviendra aussi qu’il a été accusé de vouloir « casser le mouvement social » par la limitation de rassemblements.

Enfin, la chronologie du développement de l’épidémie aurait pu être expliquée car c’est ce qui a guidé les décisions politiques. Jusqu’au 6 mars, il n’avait été détecté que quelques foyers (Oise, Morbihan, Corse, Montpellier, …) et des mesures locales ont été prises (isolement des malades, traçage des contacts, confinements localisés). Mais surtout, la France a eu la malchance d’avoir eu sur son territoire un très gros cluster, celui du fameux rassemblement évangélique à Mulhouse (environ 2000 personnes et 50 % de contaminations). Les participants ont ensuite propagé le virus un peu partout en rentrant chez eux. C’est seulement le 6 mars que le nombre de cas a augmenté de façon significative. Ce paramètre «d’intensité de clusters », l’ordre de l’aléatoire, est d’une extrême importance dans le déroulé de la propagation d’une épidémie et il est regrettable que le collectif RogueESR ne le mentionne pas alors que son but est de faire de la pédagogie. L’Allemagne a eu la chance de ne pas avoir de gros cluster. S’il n’y avait pas eu ce rassemblement évangélique, la France serait probablement à un même niveau que l’Allemagne (mais qui sait ?). Ça ne tient pas à grand-chose et les politiques publiques n’y peuvent pas grand-chose. Dans sa comparaison des politiques publiques très tendancieuse avec l’Allemagne, le collectif RogueESR se garde bien de préciser que le taux de contamination en Allemagne est bien inférieur à celui de la France.

En conclusion, et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, je voudrais préciser que ce billet n’est pas fait pour nier la nécessité d’un confinement. Ce que je trouve dérangeant dans cette communication du collectif RogueESR, c’est l’habillage scientifique (et pas toujours de la bonne science) pour le détourner en propagande politique. C’est une forme de science sous influence, du même niveau que celle commandée par un laboratoire pharmaceutique ou celle détournée par les organisations religieuses. Ceci dit, je suis d’accord avec le collectif quand il dit qu’il aurait fallu confiné deux jours plus tôt et annuler le premier tour des élections municipales. Je confesse que c’est un peu facile de dire ça aujourd’hui …