Il est évident qu’il existe un fort malaise dans les universités depuis de nombreuses années. Ce malaise s’est manifesté de nouveau récemment, comme en témoigne le climat de défiance contre la loi LPPR. Les universités ont été trop longtemps délaissées et sont largement sous financées. A mon sens, il y a deux sources à ce malaise, l’une étant structurelle et l’autre relevant des difficultés individuelles à faire le métier d’enseignant-chercheur au quotidien.

D’un point de vue structurel, l’Université se retrouve pris en étau entre les grandes écoles et les organismes de recherche. Gaïa Universitas a consacré de multiples billets sur ce thème des dualités de notre ESR depuis 2009. Cela occasionne une sorte de mille-feuille institutionnel et un empilement bureaucratique qui est peu constructif. Depuis le début, ce blog a milité pour que les Universités soient au centre de l’ESR, ne se contentant pas de jouer les seconds rôles.

D’un point de vue individuel, il y a sur la toile de multiples témoignages (y compris sur ce blog) au sujet de la difficulté de réaliser au quotidien le métier d’EC. Pour l’enseignement, les difficultés sont une augmentation du nombre d’étudiants alors que le nombre de postes d’enseignants est en baisse. Par ailleurs, ce public étudiant est parfois inadapté à suivre des cours à l’Université. D’un point de vue recherche, depuis environ 10-15 ans, il a été mis des pressions assez fortes pour une recherche sur projets, une compétition accrue et l’omniprésence du thème de « l’excellence ». Cela occasionne un stress qui est indéniable.

Une journée d’action pour défendre l’Université est bien entendu la bienvenue. Mais il ne faut pas le faire pour de mauvaises raisons, comme par exemple lutter contre une loi dont on ne connait pas le contenu. La seule chose que la ministre a clairement dit (et le gouvernement depuis 1 an), c’est que la LPPR sera une « loi budgétaire » qui vise à réinvestir dans la recherche. Il est fort à craindre que l’opinion publique ne comprenne pas bien le pourquoi de cette journée d’action. Une médiatisation mal maitrisée risque d’être assez contre-productive. Ce fut le cas en 2009, avec la ronde infinie des obstinés et ses argumentaires trop largement orientés sur les questions statutaires, qui laissé l’opinion publique dans l’incompréhension.

A mon sens, il faudrait orienter les revendications sur des points concrets, à défaut d‘une vision claire sur l’avenir de l’Université ou sur d’éventuelles réformes structurelles d’ampleur. En voici quelques-uns (sans ordre de priorité). Ce listing est certainement incomplet mais les commentaires à ce billets pourront réparer les oublis.

Dotation de base (crédits récurrents). Pour les laboratoires, le financement récurrent doit être massivement augmenté. Étant donné que les universités sont le lieu d’accueil de la grande majorité des laboratoires de recherche, il serait logique que ce financement se faire via une augmentation des dotations aux Universités plutôt que par les organismes de recherche.

Financements par projets ANR. Le budget de l’ANR doit être augmenté massivement pour les programmes génériques (PRC), qu’on rebaptisera « projet blancs ». Un taux de succès d’au moins 30 % doit être au minimum atteint, ce qui permettra à l’usage de faire travailler en routine une grande majorité des équipes de recherche (lire ici pour un billet très intéressant sur ce sujet). Quel que soit le montant du budget alloué, les CES de l’ANR s’engageront à respecter ce seuil minimal de 30%, y compris si cela doit contraindre à couper dans le budget des projets. Cela permettra une meilleure répartition du financement ANR. Enfin, sur chaque projet ANR, un préciput de 20 % sera prélevé et sera converti en crédits banalisés des laboratoires, venant ainsi augmenter les dotations récurrentes. Ces crédits seront orientés en priorité sur (1) les jeunes nouvellement recrutés (2) les équipes qui par malchance seraient dans une difficulté passagère (3) des investissements de collectivité et d’amélioration du bien-être au travail.

En finir avec la fièvre de la performance, de l’excellence, de l’évaluation et des indicateurs. On pourrait refuser de transmettre les indicateurs quand ils ne nous semblent pas pertinents. On pourrait influer pour réformer encore l’HCERES ; on pourrait aussi se questionner sur le rôle du CNU, qui est une structure d’évaluation des individus, dont les conclusions brutales sont parfois une source de découragement des EC.

Reconsidérer la nature des investissements du PIA. Il faut en finir avec la fièvre des bidulex (sur laquelle ce blog s’est senti bien seul à combattre depuis une dizaine d’années …). Le PIA3 vise à financer des équipements structurants à l’échelle nationale (lire ici). Je ne conteste pas ici la nécessité d’avoir des équipements nationaux, bien entendu, mais il faut convenir que c’est très en faveur du CNRS qui se verra confier le pilotage de ces équipements (infrastructures nationales). A mon sens, il serait tout aussi pertinent de financer des plateformes collaboratives dans les universités avec des instruments qui seraient peut-être moins « différentiants » mais de plus large utilité collective. La science du quotidien ne doit pas être sacrifiée sur l’hôtel de l’excellence. Permettre aux EC de travailler au quotidien est aussi un investissement d’avenir, en proximité des jeunes qui se forment à l’université.

Revoir à la baisse le référentiel des 192h. La loi LPPR étant une loi de programmation de la recherche, il ne faut pas négliger les EC des universités. Si on veut un investissement plus conséquent dans la recherche, cela impose des moyens humains. Pour libérer du potentiel recherche, on pourrait proposer de réduire la charge d’enseignement à 150 h annuelles des EC, pour une période probatoire jusqu’en 2027, avec adoption définitive en cas de succès de cette mesure.

Mieux accompagner les EC en début de carrière. Il parait essentiel d’offrir aux EC fraichement recrutés de bonnes conditions pour ancrer leur recherche dans leur université d’accueil. Lui donner d’emblée 192 heures d’enseignement ne parait pas adapté. On pourrait proposer un démarrage progressif, avec une rampe sur 5 ans. Par exemple, le nouvel EC démarrerait avec une charge d’enseignement de 64 h les deux premières années, puis il augmenterait progressivement sur les 3 autres années pour parvenir aux 192 (ou 150) heures la sixième année. Il serait également pertinent de lui donner au grand minimum trois années de budget de fonctionnement afin qu’il se consacre pleinement à sa recherche sans perdre un temps précieux à chercher de l’argent sur les appels à projets. Tout cela a un coût, bien entendu, mais ça me parait pertinent d’investir massivement dans ce sens.

Refusons les heures complémentaires : Les heures complémentaires sont un problème majeur. Elles permettent de compenser un manque de personnels et donc elles contribuent à faire croire que l’université n’a pas besoin de recrutements supplémentaires. En effet, à quoi sert de mettre des postes là où finalement on trouve des solutions en interne ? Les heures complémentaires sont trop souvent faites par des EC qui ont plus ou moins abandonné leurs activités de recherche. Cela est particulièrement problématique, pour des raisons évidentes d’éthique professionnelle et d’équité, deux valeurs auxquelles nous sommes fondamentalement tous attachés.

Personnels d’accompagnement. Souvent dans les universités, on va préférer favoriser le recrutement d’EC, parfois au détriment des personnels en appui (personnels d’accompagnement à la recherche ou à la formation – appelés BIATSS). Ces personnels sont souvent tout aussi démotivés que les EC car les progressions de carrières sont très limitées. Si les EC doivent faire autant « d’administration », dans un chaos bureaucratique, c’est souvent à cause de de la faiblesse de ces fonctions supports. Recruter des personnels d’accompagnement, bien formés et bien motivés, permettrait de libérer les EC afin qu’il se consacrent davantage à leurs missions d’enseignement et de recherche.

Un rehaussement significatif de nos salaires. Luttons pour un rehaussement des grilles indiciaires, en particulier pour les jeunes EC. Luttons également pour une meilleure répartition des primes car actuellement ce niveau de primes est très faible comparé aux autres fonctionnaires (État ou territoires) de catégorie A et A+. Luttons pour faire valoir notre utilité publique, au même titre que les fonctionnaires des administrations. Lire ici un billet récent sur ce sujet.

Résorbons la précarité à l’Université. Nous avons un grand nombre de leviers pour résorber la précarité des personnels à l’Université. Prenons conscience que nous sommes largement responsables de cette précarité actuelle et mettons en œuvre les mesures qui s’imposent. Lire ici le billet récent sur ce sujet.

Réussite des étudiants. Il faut en finir avec les 60 % d’échec en L1. Pour les étudiants comme pour les enseignants, ce n’est bien entendu pas satisfaisant et c’est une source majeure de mal être à l’Université. C’est aussi un grand gâchis d’argent. Pour résorber cet échec, il faut sélectionner de façon plus étroite les étudiants à leur inscription en L1. Cela aura pour avantage d’avoir un public plus homogène en termes de prérequis et moins nombreux, rendant les conditions de travail plus acceptables et agréables pour les EC. Refusons que l’université soit la variable d’ajustement, obligée à absorber tout le public refusé ailleurs.

Alors le 5 mars, ne vous trompez pas de bannière, tous dernière celle de Gaïa Universitas !