C’est bientôt l’ouverture du « grand débat national ». J’ai un peu de mal à voir quelle forme ça prendra et si réellement on pourra avoir des débats apaisés et constructifs. J’en doute fort si on s’en tient aux expressions actuelles, souvent véhémentes et qui ont pour point commun le rejet des politiques, des syndicats, des médias et des institutions gouvernementales. D’après le site de ce grand débat, il y aura 4 grands thèmes : transition écologique, fiscalité et dépenses publiques, démocratie et citoyenneté, l’organisation de l’état et des services publics. Pour ma part j’aurais mis aussi un thème « Éducation et formation professionnelle » car cela concerne un grand nombre de français (les enfants, les jeunes adultes, les enseignants, …) et que ça conditionne fortement l’activité économique et sociétale au sens large (y compris une meilleure compréhension du rôle de chacun dans cette société).

Un des aspects qui ressort assez fort du mouvement GJ, c’est celui du rejet des politiques et des élites (cette oligarchie qui se gave). Ces élites qui conduisent la France auront été incapables de combattre le chômage, l’insécurité sociale (précarité galopante) ou d’imaginer (et faire tourner !) un schéma socialement responsable et équilibré. En somme, le mouvement est aussi, entre autres, une conséquence de l’échec des élites. Une des mesures que pourrait prendre le gouvernement serait de permettre une représentation de l’ensemble de la société dans une des institutions phares qui fait fonctionner le pays. Par exemple on pourrait dissoudre le Sénat actuel et le remplacer par une chambre des citoyens. Cela permettrait de garder le fonctionnement bicamériste qui me semble important dans une démocratie. Cette chambre des citoyens serait composée de citoyens tirés au sort parmi une liste de volontaires. Selon des règles de proportionnalité, toutes les catégories de citoyens seraient représentées, y compris les chômeurs, les étudiants, les retraités ou les femmes/hommes au foyer. La parité H/F serait elle aussi bien entendu obligatoire (au global). Le mandat serait de deux ans pour un travail à temps complet (absentéisme interdit !) et correctement rémunéré. La personne concernée aurait des garanties pour retrouver l’emploi d’avant son mandat. La chambre se renouvellerait tous les 6 mois avec ¼ de nouveaux représentants, pour des travaux semestrialités. Mais je m’égare car je pars sur des sujets autres que ceux de l’ESR …

Revenons donc au sujet de l’ESR. L’enseignement supérieur est largement concerné par les élites et les médias car il s’occupe d’en former les acteurs. En cela, l’échec des élites cité plus haut, c’est aussi celui de l’enseignement supérieur. Pourtant la France est reconnue pour avoir des formations de qualité. En effet, nombre de grandes écoles sont bien positionnées dans les classements internationaux (tout particulièrement des business schools !). Les grandes écoles récupèrent les meilleurs élèves de la nation (donc le niveau est bon). On les retrouve post-diplôme parmi les dirigeants d’entreprises et dans la haute fonction publique. Le problème ne semble donc pas être la qualité de la formation et de l’incompétence des diplômés. Le problème me parait surtout être en relation avec la faible démocratisation du système, en dépit d’une forte massification de l’enseignement supérieur. Les élèves issus de familles favorisés sont statistiquement largement surreprésentés dans les GE et taux d’enfants issus de la classe ouvrière est toujours resté faible. Pourtant le système, basé sur la fameuse méritocratie républicaine, est pensé pour laisser une chance égale à chacun. Dans la pratique, ça ne fonctionne pas et certaines mauvaises langues diront que le mode de sélection est conçu pour que ça reste comme ça (comme à l’époque d’avant « le bac pour tous »). Certains ont essayé de trouver les voies alternatives. Citons l’exemple de Richard Descoings (Sciences Po) qui a mis en place des procédures d’admission sur dossiers et sur entretiens (à la place du fameux « concours »). Il s’est pris une volée de boulets rouges depuis la forteresse, accusé d’être un fossoyeur de la république. Des centaines de livres et d’article sont consacrés à l’ « auto-reproduction des élites » et sur les limites démocratiques des concours, mais rien ou presque n’a conduit à des évolutions. Fatalistes (mais au fond, ça arrange bien) on laisse donc se perpétrer les injustices sociales. Pire encore quand on sait (nous les initiés ; mais les GJ ne le savent pas heureusement !) que ce sont les pauvres qui payent les études des riches.

Un problème majeur du système bicéphale français de l’enseignement supérieur, c’est la séparation Université/Grandes Ecoles. Ce système ne favorise pas la mixité sociale. Il consolide la fracture sociale à la période post-bac, à 18 ans, à l’âge où tout est encore possible. Dans cette configuration, on ne sera pas étonné que les élites n’ont porté que peu d’attention aux problèmes de la société cités plus haut. Quand on est loin des problèmes, on n’y est peu sensible et on ne peut y apporter les solutions mieux adaptées. Bien entendu, l’enseignement supérieur n’est pas responsable de tous les maux. L’éducation nationale (cycles primaire et secondaire) a certainement joué un rôle, ainsi que l’éducation des parents et l’environnement dans lequel on grandit.

C’est regrettable, l’ESR n’est pas explicitement cité comme étant un thème du grand débat national. Néanmoins il est un service public et peut donc être discuté dans le quatrième thème (l’organisation de l’état et des services publics). Sur l’organisation du service public de l’ESR, il y a beaucoup de choses à dire et à changer. Cette organisation est trop complexe et contre-productive. L’ESR est un monstre doublement bicéphale avec deux dualités Universités/Grandes Ecoles et Universités/organismes de recherche. Cela génère de grand gâchis de moyens humains et de fonctionnent qu’on pourrait utilement réinvestir dans actions concrètes de recherche et de formation. Pour parvenir à une mise en place d’une organisation simplifiée et lisible de tous (en France et vue d’ailleurs), à mon sens il faudra prendre les mesures suivantes :

  • Suppression des COMUE car personne ne sait ou comprend à quoi sert une COMUE.
  • Suppression de tous les bidulex issus du plan d’investissement d’avenir (PIA). Cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter d’investir sur projet, mais on le fera de façon plus équilibrée, en priorisant les besoins de structuration, d’infrastructures et d’instrumentation qui servent de socle commun à beaucoup de travaux de formation et de recherche. Le système actuel est trop orienté vers des financements au bénéfice d’un petit nombre (qui parfois/souvent n’arrivent pas à gérer la situation) au détriment d’un grand nombre qui souffre d’une pénurie de crédits (alors à quoi sert de payer des fonctionnaires chercheurs si on ne leur donne pas un minimum de moyens pour leurs travaux ?). Dans la même ligne, on fera pression sur l’Europe pour quelle abandonne ou réoriente ses financements de type ERC (du moins il est peu adapté au système français).
  • Intégration des grandes écoles dans les universités. Ces grandes écoles garderaient leur « marque » afin de ne pas trop les déstabiliser et resteraient évidemment sélectives. Elles auraient toutefois des impératifs de démocratisation et de diversification de leur recrutement. Les cours liés à la RSE (responsabilité sociale et environnementale ou responsabilité sociale des entreprises) seraient étendus sur toutes ses nuances. Mesure phare : un séjour d’au moins 15 jours sur un rond-point des GJ serait imposé au cours du cursus de formation.
  • Suppression des CPGE et transfert des moyens (humains et financiers) dans les universités. Mise en place dans les universités de cursus de haut niveau à l’attention des bons élèves (voie directe bac +5) qui se diversifieraient progressivement en trois grands axes : métiers de l’enseignement, métiers de la recherche et métiers de l’entreprise.
  • Suppression des organismes de recherche (incluant le CNRS). En effet il est loin le temps où il existait une recherche nationale et le temps des grands travaux de l’État (ces derniers ayant fortement influencés l’émergence de ces organismes). Dans un environnement très internationalisé et d’instantanéité, à quoi servent vraiment des organismes nationaux de la recherche ?
  • Enfin, pour parvenir à tout cela, il faudra modifier la loi sur les universités : il faudra rendre ces universités plus autonomes et modifier leur statut, ou bien adopter pour toutes le statut de « grand établissement » afin que chaque membre d’une université puisse avoir ses spécificités (encadrées, bien entendu ! car tout ça reste du service public).

On comprend donc que dans la nouvelle organisation qui émergera, l’Université sera le centre du monde.

Publicités