patientLa notion “d’attentes des étudiants” présente deux problèmes : (1) primo, qu’ils en veulent pour leur argent, et que ces considérations orientent leurs choix et doivent orienter ceux des universités [NdT : vaut pour les universités britanniques ou américaines, et certaines écoles françaises où les frais d’inscription annuels atteignent des sommets et où à l’issue des études, des prêts conséquents doivent être remboursés et l’attente de « retour sur investissement en terme d’emplois rémunérateurs » est très importante] ; (2) deuxio que les établissements intériorisent le fait qu’ils doivent produire des étudiants “employables” dans la mesure où les hommes politiques aiment déclarer que l’université est là pour lutter contre le chômage.

Mettre la barre trop bas

Les étudiants qui intègrent l’enseignement supérieur ne savent pas grand-chose sur ce que c’est vraiment, l’enseignement supérieur. Donc, si nous laissons les attentes des étudiants nous guider dans ce que nous devons faire, la barre ne va pas être bien haute.

La même chose est en jeu lorsqu’on parle des attentes des étudiants et des enseignants-chercheurs à l’égard des bibliothèques : ils ont tendance à être très traditionnels et peu ambitieux. Leurs bibliothèques leur fournissent des contenus ? Elles ont des locaux ? Alors tout va bien : les utilisateurs n’imaginent même pas quelles peuvent être les autres possibilités et le potentiel de services encore inexploités : comment de telles attentes pourraient-elle améliorer nos pratiques ou nous permettre de faire des choses innovantes ?

Des ambitions limitées

Voilà pourquoi se laisser guider par les attentes des étudiants est un facteur limitant, dans la mesure où ils ne savent pas qu’ils ne savent pas, alors que nous, qui travaillons dans l’enseignement supérieur, avons un certain niveau d’expertise sur ce qu’il est possible de faire.

Cela ne revient pas à dire que nous devons ignorer les besoins des étudiants et ne devons pas prêter attention lorsqu’ils nous disent ce qui pourrait leur être utile. Mais une partie de notre travail est de fournir à nos étudiants un environnement leur permettant de développer leurs capacités et d’aller au-delà de leurs limites initiales pour explorer tout ce qu’ils ne savent pas encore. Si nous nous contentons de répondre à leurs aspirations du début, eux comme nous n’arriveront jamais à ce résultat.

L’enjeu de l’employabilité

La question de l’employabilité est plus délicate car je pense que chacun dans l’enseignement supérieur se sent évidemment inquiet à l’idée qu’un étudiant ne trouve pas de travail au sortir de l’université. Mais c’est mal poser le problème. Le rôle d’un système éducatif n’est pas de trouver du travail aux citoyens. N’oublions pas que ça, c’est le rôle de l’économie toute entière, et ne nous trompons pas de cible. Ainsi, si l’économie est déficiente et que les diplômés ne trouvent pas de travail, ce n’est pas la faute de l’université et elle ne doit pas avoir l’impression de devoir modifier fondamentalement sa raison d’être.

Les universités ne sont pas des antichambres de l’emploi

A mon sens, la raison d’être de l’enseignement supérieur – comme celle de tout système d’éducation public – est de former des citoyens engagés et efficaces prêts à relever les défis que leur posera l’économie, en les rendant capables de réfléchir, d’établir des liens entre les choses et de faire preuve de sens critique et de discernement. Toutes ces choses participent de l’employabilité, dans la mesure où un employeur avisé recherche des gens dotés de telles compétences. Les entreprises ne disent pas “Je veux quelqu’un qui a suivi tel cursus qui lui a promis tel boulot”. Il y a un vrai fossé entre ce que les employeurs veulent vraiment, la rhétorique politique sur le “rôle économique des universités” et la manière dont l’université s’adapte à cette pression politique. Ma conviction est que les universités et les gens qui y travaillent ne doivent pas se définir comme étant des antichambres de l’emploi. Cette définition ne grandit personne.


Ce billet est le troisième volet de la série « Digital natives & co ». Il est un copié-collé d’un texte que j’ai lu par hasard sur un blog de l’université d’Angers et que j’ai trouvé fort intéressant (voir ici). Il s’agit d’une traduction d’un article de D. Lanclos, initialement publié ici.  Il est republié ici avec l’accord de la personne qui a fait la traduction, qui avait elle-même l’accord de D. Lanclos (texte par ailleurs mis sous licence CC-by).

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