digital_nativeParler de digital natives (“enfants du numérique” dans la traduction française généralement acceptée, si ce n’est usuelle) est un lieu commun générationnel. C’est aussi parler pour ne rien dire. Cela revient à considérer qu’il existerait une génération de gens qu’on ne peut ni comprendre ni connaître. La formule d’origine postule même que les cerveaux des soi-disant enfants du numérique ont été modifiés suite à des interactions nombreuses et précoces avec certaines technologies. Cela est faux et toute personne en contact avec des étudiants ou travaillant avec eux sait qu’une utilisation donnée du numérique n’est pas corrélée au fait de relever d’une tranche d’âge ou d’une autre.

Hypothèses hasardeuses

Adhérer à l’approche narrative selon laquelle il existerait bien un fossé générationnel est hasardeux : en effet, cela nourrit l’idée que nous ne pourrons jamais vraiment comprendre ces enfants du numérique et encore moins leur enseigner quelque chose.

Une telle conception a des conséquences politiques : si votre université cultive ce genre de préjugés sur les enfants du numérique, l’éducation et la technologie, elle supposera aussi que vous n’avez pas à enseigner aux étudiants à se servir des technologies dans leurs apprentissages, puisqu’ils savent déjà s’en servir. Pire : il ne sera pas possible d’apprendre à cette communauté universitaire comment utiliser ces technologies, que ce soit en son sein ou pour ses étudiants.

Cette hypothèse dresse en effet deux barrières cognitives. L’une du côté des étudiants, l’autre du côté des personnels qui intériorisent l’idée qu’ils sont des dinosaures incapables d’évoluer. Cela prive les gens, des deux côtés de la barrière, d’un certain nombre d’opportunités et de droits élémentaires.

Visiteurs et résidents

Il existe un autre paradigme pour décrire les pratiques numériques : celui des visiteurs et des résidents. Au lieu de parler de natifs du numérique et d’immigrants du numérique, catégories essentialistes, et du numérique comme un absolu, nous pouvons plutôt nous concentrer sur les comportements et envisager le numérique comme un lieu où les gens passent ou habitent. En réalité, les gens utilisent beaucoup certaines technologies pour faire certaines choses dans leur vie courante et peu pour en faire d’autres. (NdT = c’est là que penser le numérique comme un lieu est une métaphore porteuse. Comme dans une ville, il y a des quartiers, des services, des équipements que l’on utilise plus ou moins, certains dont on ignore l’existence, d’autres qu’on fréquente chaque jour…)
Ces choix individuels répondent à des préférences personnelles et chacun peut les expliquer de manière différente. Cette diversité apporte des informations sur ce que font vraiment les gens et pourquoi, quand et à quelle fréquence ils vont vers certains services en ligne. De fait, cela va influencer leur vision d’internet : lieu de passage utilitaire ou bien un lieu de vie.

Donnez de la liberté aux gens

Les ateliers de méthodologie Ux [NdT : D. Lanclos animait pendant #digifest2016  des ateliers pratiques de conduite d’entretien impliquant les participants sur la grille visiteurs et résidents] permettent d’aider les gens à visualiser leurs pratiques, de manière à savoir au moins par où commencer s’ils souhaitent en changer.

C’est une métaphore beaucoup plus responsabilisante que d’opposer natifs et immigrants du numérique. La métaphore “visiteurs et résidents” parle de ce que vous faites et de pourquoi vous le faites, et non de vous en tant que personne. Cela permet aussi d’éviter des jugements de valeur lorsqu’on décrit certains comportements.

Cette grille de lecture offre l’avantage d’être ouverte, et j’aime beaucoup l’idée que les gens soient libres d’aller et venir dans de nombreux lieux et services numériques, plutôt que d’être à tout jamais enfermés dans une case, placés dans une détermination immuable liée à leur âge à laquelle se résumerait tout leur être.

 

Ce billet est un copié-collé d’un texte que j’ai lu par hasard sur un blog de l’université d’Angers et que j’ai trouvé fort intéressant (voir ici). Il s’agit d’une traduction d’un article de D. Lanclos, initialement publié ici.  Il est republié ici avec l’accord de la personne qui a fait la traduction, qui avait elle-même l’accord de D. Lanclos (texte par ailleurs mis sous licence CC-by). J’espère que ça soulèvera des discussions intéressantes.

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