cumulAu moment où l’on parle d’un nouveau projet de décret concernant le cumul d’activité des fonctionnaires, je reçois un « nouveau formulaire d’autorisation de cumul » envoyé alors que le semestre a commencé et que tout le monde a déjà rempli l’ancien formulaire (avec ordre de remplir le nouveau quand même). A première vue le « nouveau formulaire » n’a rien de bien nouveau. Y figurent toujours le nom et l’adresse de l’employeur secondaire, le nombre total d’heures, la rémunération. La nouveauté tient en une deuxième page où figure un tableau à remplir. Il s’agit d’indiquer la date exacte et l’heure exacte de l’activité. C’est-à-dire dans le cas d’heures de colles par exemple, la date et l’heure de toutes les séances prévues jusqu’à la fin de l’année universitaire. Outre le temps perdu à remplir un document que personne ne lira sans doute (orgasme administratif), on peut se demander ce qui motive l’ajout d’un tel tableau. Comme aucune explication n’accompagnait l’injonction de remplissage en majuscules rouges suivies de plusieurs points d’exclamation et précédée de la mention URGENT, on en est réduit à conjecturer. L’explication la plus probable (à vrai dire je ne vois qu’elle) est la volonté de s’assurer que ladite activité ne s’effectue pas pendant les heures de cours. Cette nouveauté, particulièrement bienvenue (ironie, je précise au cas où) au moment où l’université de Cornell décide quant à elle de lutter contre l’inflation paperassière et le « travail caché » des universitaires, appelle un certain nombre de remarques.

La première est que nul ne se préoccupe de savoir si l’activité secondaire en question ne mange pas votre temps de recherche. Après tout, si elle ne s’effectue pas pendant les heures où vous devriez être devant vos étudiants, on peut supposer qu’elle grignote un temps de recherche précieux. Il y a quelques années, la secrétaire de notre UFR s’était mise en tête de refuser toutes les demandes d’autorisation de cumul au motif que « vous devez faire de la recherche », mais sommée de prouver que les personnes concernées n’en faisaient pas, elle avait laissé tomber. En réalité, pas mal de choses peuvent aussi au quotidien rogner sur votre temps de travail : qui sait si au lieu de prendre le temps nécessaire à la correction de vos copies vous ne préférez pas regarder une saison entière des Feux de l’amour, vous sculpter un corps de divinité grecque dans une salle de gym, ou encore passer des heures chez le psy où vous aura conduit un excès de ces tâches administratives qui dans un monde normal devraient échoir à votre secrétaire ? Qui sait si au lieu de me consacrer à mon travail de recherche je ne suis pas en train de recommencer inlassablement le premier chapitre de ce roman incroyablement novateur qui me vaudra un jour la gloire littéraire ? Il me semble que ce tableau est né du fait que l’administration universitaire part du principe que notre seul travail est celui que nous faisons « sous ses yeux » ou presque, c’est-à-dire dans une salle de cours. Tout ce qui ne se fait pas sur place est donc potentiellement l’objet d’un détournement malhonnête. Nul ne semble choqué, cependant, que telle secrétaire ne soit jamais dans son bureau aux heures d’ouvertures affichées sur sa porte et ne réponde ni au téléphone ni aux mails contrairement à ce que stipule sa fiche de poste. Mais sans doute que si nous disposions tous d’un bureau (et Dieu sait que c’est très loin d’être le cas), cette suspicion serait moins vive car notre travail serait officiellement matérialisé dans l’imaginaire collectif par ce bureau lui-même (j’en doute, mais parce que j’ai mauvais fond). Notons encore que nul ne cherche non plus à savoir si toutes les tâches administratives que vous effectuez désormais (notamment pour le compte de votre secrétaire, qui peut vous demander sans rougir de lui fournir séance tenante un fichier Excel des étudiants inscrits dans votre cours, ou qui vous transmet, pour que VOUS y répondiez, un mail d’une étudiante un peu cruche qui souhaite savoir quand débute le semestre. Tout cela en plus de la gestion des diplômes, des maquettes desdits diplômes, des conseils de ceci ou de cela, des commissions, des rapports de stages, etc. etc.) vous empêchent de consacrer à votre enseignement et à votre recherche le temps qu’il faut. Qui sait d’ailleurs si ces tâches administratives souvent absurdes ne grignotent pas scandaleusement le temps que vous consacrez à vos proches, à vos loisirs, en un mot à votre vie… En réalité cette question ne traverse jamais l’esprit de personne, à commencer par les enseignants-chercheurs eux-mêmes.

La deuxième remarque est qu’un certain nombre d’activités pouvant sans peine aucune faire l’objet d’une autorisation sont difficilement exprimables en nombres d’heures et/ou se produisent à des dates qui ne sont pas toutes connues au moment du remplissage de formulaire. Ainsi par exemple, certaines responsabilités liées à des concours nationaux impliquent un nombre variable de réunions dont la durée est elle-même variable. La rémunération ne correspond pas à un taux horaire précis (comme des oraux de concours) ou à une tâche précise (la correction d’une copie de concours) ; il s’agit d’une rémunération forfaitaire correspondant à un ensemble de tâches effectuées tout au long de l’année : tant pis pour le beau tableau à remplir. Cette remarque en appelle naturellement une autre. La participation à des jurys de concours (ou d’examens comme le Baccalauréat) fait partie des responsabilités statutaires de l’enseignant chercheur telles que définies par le décret du 6 juin 1984 (chapitre I, article 3), ainsi l’autorisation de cumul ne devrait servir qu’à vérifier rapidement qu’un CRCT ne vous empêche pas de vous y consacrer (encore qu’à ce sujet les pratiques diffèrent d’un établissement à un autre), je note néanmoins que si elle est nécessaire pour participer à un jury de CAPES par exemple, elle ne l’est pas pour présider les jurys de Baccalauréat. La différence entre les deux est que la première est payée tandis que la seconde ne l’est pas : serait-ce donc la seule motivation de la demande d’autorisation de cumul ? Vérifier que vous ne triplez pas vos revenus à coup de jurys grassement rémunérés pour vous payer la Ferrari de vos rêves ? Pour avoir participé à des jurys de Baccalauréat je suis en mesure de préciser que ça vous bouffe à minima une journée entière (le plus souvent presque deux) que vous offrez à la patrie reconnaissante à un moment de l’année où doivent se tenir tout un tas de jurys et de réunions dans les universités). Vous passez d’ailleurs pour une menteuse ou une pauvre fille auprès de vos collègues du secondaire qui ont le plus grand mal à croire que cette activité ne vous rapporte pas le moindre centime, mais vous pouvez ensuite passer vos nerfs sur le brave gars de la maison des examens qui vous propose de siéger en plein mois d’août à la commission disciplinaire tout en précisant naturellement qu’aucune rémunération n’est prévue mais que « généralement » l’administration fournit un plateau-repas. C’est à ce moment précis que je me permets de sortir la circulaire du 25 juin 2008 qui vient préciser l’application des dispositions du décret du 2 mai 2007. Or cette circulaire précise que le plafond de 100% du revenu principal n’existe plus et qu’un « refus d’autorisation fondé exclusivement sur le niveau de la rémunération envisagée serait entaché d’une erreur de droit ». Elle stipule aussi que s’agissant d’une tentative de « simplification de la gestion de ces autorisations de cumul et de leur suivi », les agents peuvent être bénéficiaires d’autorisations tacites, voire être dispensés de toute demande d’autorisation. Ne serait-il pas naturel dans ce cas, que la participation à des jurys (rappelons-le tâche statutairement dévolue aux enseignants chercheurs) soit dispensée d’une telle autorisation ? Là encore l’orgasme administratif exige son lot de paperasse.

Mais si la rémunération n’est pas en cause, et si l’on nous demande de rendre compte de la façon dont nous occupons notre temps, devons-nous alors déclarer également toute activité effectuée à titre bénévole ? Trésorier du club de bridge de votre grand-tante Marcelle ou de l’amicale des boulistes de Bigoudis-sur-Tignasse, vous exercez une activité chronophage qui vous détourne sans nul doute de vos responsabilités d’enseignants-chercheurs. Rassurez-vous, certains pensent à tout. C’est ainsi qu’après avoir été passablement énervée par ce nouveau formulaire d’autorisation de cumul arrivé au moment même où on nous demandait de rentrer notre plan de service dans un logiciel particulièrement réfractaire à tout fonctionnement normal, je suis tombée sur cet article du Times Higher Education où il est question de l’opportunité ou non de demander aux enseignants-chercheurs de rendre compte minutieusement de la façon dont ils emploient leur temps (en tenant un journal par exemple). Patience, on va bien finir par y arriver, certains candidats à la présidentielle en rêvent déjà : le tableau à remplir pour l’autorisation de cumul est un premier pas (certes modeste) dans cette direction motivée par la suspicion généralisée.

Parallèlement à cette question des cumuls d’activité et de la façon dont nous occupons nos journées, je note que la question des cumuls de mandats (qui fait très difficilement son chemin dans la vie et les mentalités politiques) est la grande absente du débat universitaire. Il y a une raison évidente à cela : la plupart de ces mandats ne donnant lieu à aucune décharge, prime ou gratification particulière il faut constater qu’ils suscitent peu de vocations (même chez ceux qui font par ailleurs peu ou pas de recherche, mais c’est sans doute une autre histoire). J’ai pu constater récemment à quel point il était devenu difficile de trouver des volontaires pour diriger une UFR, mais dans ce cas précis, outre les innombrables responsabilités et réunions en plus de la réunion mensuelle du conseil, l’absence physique de bureau, la décharge horaire peu réaliste et la perspective de s’engager sur cinq ans ont pour le moment découragé les meilleures volontés. Dans ces conditions on ne saurait s’offusquer que certaines bonnes âmes au sens du devoir surdéveloppé puissent cumuler plusieurs responsabilités. On en serait presque à financer l’érection… d’une statue à leur effigie. On trouve même parfaitement normal qu’un CRCT ou la perspective d’un détachement CNRS vienne récompenser un tel sacrifice au profit de la collectivité universitaire (en feignant de ne pas comprendre ce que ça révèle de la situation actuelle). Là où ce cumul devient un tantinet gênant aux entournures c’est lorsqu’un département, un groupe d’enseignants-chercheurs spécialistes d’un domaine particulier, voire un enseignant-chercheur tout seul se retrouve avec plusieurs doigts dans des pots de confiture qui lui permettent soit de contrôler la distribution d’un ou de plusieurs budgets de recherche, soit d’abuser de sa position dominante pour rendre la vie pénible à d’autres (soit les deux, en général c’est les deux). Une lecture attentive des statuts de mon université mentionne le fait que la fonction de président d’université est « incompatible avec celle de membre élu du conseil académique, de directeur de composante, d’école ou d’institut », mais elle n’énonce aucune interdiction de cumuler les mandats pour les autres. J’ai beau chercher, je ne trouve pas une ligne de texte encadrant le cumul des responsabilités dans les universités. On peut ainsi être en théorie vice-président de la commission recherche et directeur d’équipe d’accueil, on peut être directeur d’équipe d’accueil, membre du conseil d’un Labex et élu à la commission recherche, etc. Dans le même ordre d’idée, un même département, voire à l’intérieur de celui-ci un même groupe d’enseignants chercheurs œuvrant sur un même domaine peut placer ses membres au CA, à la commission recherche, au CFVU, au conseil d’UFR, à la tête du département, au conseil du Labex, dans un comité consultatif, et se trouver ainsi en position incontestablement dominante, ayant non seulement la primeur de certaines informations dans un milieu où elles circulent notoirement mal, mais ayant également un pouvoir de décision (et donc de nuisance) démultiplié. Cette situation (qui existe, je l’ai rencontrée) est le revers de la peu reluisante médaille de l’absence d’attractivité de responsabilités administratives chronophages et très peu voire pas récompensées. Personne ne veut s’en charger et pour cette raison même nous acceptons que le pouvoir puisse tomber aux mains d’incompétents (si si, ça s’est vu) ou aux mains de gens qui officient dans leur propre intérêt ou dans celui de leur groupuscule (ou un mélange des deux, là encore ça s’est vu).

Or curieusement, rien sur cette forme-là de cumul. Aucune obligation de déclarer ces autres mandats et responsabilités (passés ou présents) quand on se présente à une élection universitaire, aucun embryon de réflexion sur les possibles conflits d’intérêts, rien. On peut donc s’exposer au regard soupçonneux de l’administration si on cumule une activité annexe à l’activité principale quelle qu’elle soit (y compris une activité qui figure sur la liste de celles qui incombent aux enseignants-chercheurs), mais si on est cumulard tout va bien.

Je profite de ce billet pour vous souhaiter cumulativement un Joyeux Noël et une excellente année !

Ce billet nous est proposé par Tata Fubar

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