quoi-de-9-docteur2La réforme du doctorat a été repoussée devant les protestations déclenchées par le projet d’arrêté. Dans un communiqué, la CP-CNU (lire ici) a repris l’ensemble des critiques, en citant, sans toutefois les expliciter, les menaces portées par l’idée de doctorat « professionnel » et l’accès au titre de docteur par la VAE. Ces dangers ne peuvent être compris qu’en identifiant les groupes sociaux qui visent l’appropriation du titre de docteur et les établissements qui ont un intérêt à répondre à cette demande.

Un détour par le secteur de la gestion s’impose, car c’est lui qui a inauguré la voie des « doctorats non officiels ».

Lorsqu’en 1985 les quatre types de doctorats existant sont remplacés par un doctorat unique, une seule GE de commerce/management (HEC) est habilitée à délivrer le diplôme national de doctorat (DND) en sciences de gestion, alors que six GE publiques d’ingénieurs le sont, même si elles n’avaient que de faibles capacités d’encadrement scientifique dans ce domaine. En réaction, l’Insead, l’Essec et d’autres GE de management créent des « PhD », hors de la réglementation nationale. D’autres écoles créent des « DBA » (Doctorate in Business Administration), plus appliqués et destinés aux praticiens. Aujourd’hui, rien que dans les 34 écoles de management membres de la CGE, les « doctorats » non officiels sont les plus nombreux : 10 « PhD » et 6 « DBA », contre seulement 4 DND. Et il y a de nombreux autres PhD ou DBA dans les écoles non membres de la CGE.

Dans le cadre national, ces programmes doctoraux « non officiels » apparaissaient cependant comme des « sous-doctorats » jusqu’à ce que Dauphine crée un « Executive DBA » (facturé 29000 €), donnant à ce titre une légitimité universitaire qui lui manquait. La confusion s’est accrue quand le professeur de Dauphine qui avait créé cet « EDBA » a fondé au Luxembourg un organisme privé (Business Science Institute) proposant un EDBA (à 29000 €).

Peut-être pensez-vous qu’il s’agit de dérives réservées à un secteur qui ne connaîtrait que la loi du marché ? Détrompez-vous. La fièvre du doctorat « light » se répand dans d’autres secteurs de l’enseignement supérieur, sous la pression de groupes d’intérêts autrement plus puissants dans le système des élites françaises que quelques cadres ou consultants qui veulent embellir leur CV. Des avocats, arguant de leur bac+6, demandent aux facultés de droit de leur donner accès à un titre de docteur selon des voies plus directes que la thèse classique. Des magistrats font de même, ainsi que les notaires qui ont fait une démarche dans ce sens auprès de Paris I. Des ingénieurs s’adressent à leurs écoles dans le même objectif. Ils sont écoutés avec un intérêt particulier par les écoles qui ont perdu le droit de délivrer l’ancien « doctorat d’ingénieur », sans obtenir celui de délivrer le DND.

Plus nouveau est l’intérêt pour le titre de docteur qui se manifeste au sein des grands corps de l’Etat. Non pas dans le sens préconisé par les universitaires défenseurs du titre, c’est à dire permettre à des docteurs d’accéder aux grands corps. Il s’agit au contraire de permettre aux membres de ces corps d’obtenir le titre de docteur. Car dans les rapports internationaux, à Bruxelles ou ailleurs, des Inspecteurs des Finances ou des Ingénieurs du Corps des Mines réalisent que le prestige de leur titre ne franchit pas les frontières et qu’ils sont snobés, horresco referens, par des docteurs qu’ils considèrent pourtant en France avec condescendance.

C’est donc à la demande d’énarques « amis » que SciencesPo imagine, début 2015, un « doctorat professionnel », en deux ans tout en poursuivant sa vie professionnelle normale. Il faut une protestation publique des doctorants de SciencesPo (lire par exemple ici ou ici, respectivement Rue89 et Le Monde) pour que la direction retire le projet, au moins provisoirement. Dauphine profite de ce recul pour se lancer sur ce marché avec un « EDPA » (Executive Doctorate in Public Administration) en parallèle avec son EDBA.

Les « ouvertures » présentes dans le projet d’arrêté ne sont donc pas là par hasard. La question devient : les universitaires peuvent-il faire confiance au ministère pour défendre le doctorat contre les lobbys ?

Ce billet nous est proposé par Sirius.