inutile« Gramsci est si fort à la mode que je m’en voudrais de ne pas le citer ! Il dénonçait, dans ses Cahiers de prison, le choix de faire disparaître les écoles « désintéressées » au profit d’écoles strictement professionnelles. Pour lui, c’était là l’inévitable effet d’une volonté d’asservissement des citoyens aux conditions économiques du moment. Me voici donc navré de devoir soutenir ici ce paradoxe : à mon sens, le système néolibéral soutient déjà bien assez les « entreprises » et c’est l’université qui se trouve en position de crier : « Au secours ! ». […]

« Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent pas comprendre l’utilité de l’inutile », assurait un penseur taoïste du IVe siècle av. J.-C. Or, l’utilité supérieure de l’université et son action efficace sont liées à son apparente « inutilité ». L’université n’a pas pour vocation de devenir une école professionnelle et technique, ni un pourvoyeur des « besoins » immédiats des entrepreneurs. Ceux qui y enseignent n’y ont pas été élus et n’y sont pas reconnus à proportion de leurs capacités à nourrir le marché. Il existe en France des licences professionnelles « logistique et transport » ou « management et gestion de rayon ». Cela répond-il à l’idée que l’on se fait des études ? Fréquente-t-on l’université pour s’ouvrir à la grande culture ou pour tenter d’occuper les « créneaux porteurs » du moment ? Certes, l’université doit aussi préparer les jeunes gens à la vie active. […]

Il y a plus de 500 ans, Érasme a défini l’essence de l’entreprise humaniste : « On ne naît pas homme, on le devient » (homo fit, non nascitur). Or l’université, comme le rappelait l’écrivain et sinologue Simon Leys, n’est pas « une usine à fabriquer des diplômes […]. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir qui ils sont vraiment* ».

Extraits d’un texte de Jean Salem, philosophe, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à lire en intégralité ici.

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*La citation complète, par Simon Leys, est la suivante : « Quand l’université cède à la tentation utilitariste, elle trahit sa vocation et vend son âme. Il y a plus de cinq cents ans, Erasme a défini en une phrase l’essence de l’entreprise humaniste : « On ne naît pas homme, on le devient » (homo fit, non nascitur). L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômes, à la façon des usines de saucisses qui fabriquent des saucisses. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir qui ils sont vraiment ». C’est extrait d’un texte devenu célèbre, « Une idée de l’université », qui a déjà été discuté en partie sur Gaïa, et qu’on peut lire en intégralité ici.