orthographeOn a souvent discuté ici de la « démocratisation » de l’enseignement supérieur. Les politiques sont assez clairs sur le sujet, avec l’objectif souvent affiché du fameux 50 % d’une classe d’âge diplômée du supérieur. C’est un projet européen et les politiques français, quelle que soit leur couleur, ont toujours repris cet objectif quantitatif. Lors de discussions précédentes, plusieurs de mes commentateurs se sont gaussés de ces chiffrages … mais pourtant, n’est-ce pas naturel de se fixer quelques objectifs quantitatifs globaux ?

Ces projets de « démocratisation » ont souvent eu leurs détracteurs par le passé, y compris parmi les hommes politiques. Par exemple, De Gaulle avait déclaré « On va dépenser une masse de crédits pour absorber une masse de crétins qui, normalement, n’auraient pas eu accès à l’enseignement supérieur ». C’est vrai que maintenir plus longtemps les jeunes sur les bancs de l’école ou de l’université, ça coûte cher, en particulier quand on est en période de plein emploi avec un manque de main d’œuvre pour les travaux peu qualifiés. Aujourd’hui la question se pose un peu différemment étant donné qu’il n’y a pas beaucoup de boulot pour les jeunes. Alors, pourquoi ne pas tirer avantage de ces difficultés et en profiter pour augmenter le niveau moyen de formation ? Ce n’est peut-être pas plus onéreux que d’avoir à gérer des jeunes sans emploi ?

D’autres s’interrogent évidemment sur la valeur du diplôme, avec une équation toute simple : si on donne plus de diplômes, c’est au bénéfice des médiocres, car on est obligé de baisser le niveau d’obtention. Cette baisse de niveau observée dans le supérieur est assez logique compte tenu des réformes mises en place pour accéder à l’objectif des 80 % d’une classe d’âge au bac. Très curieusement, malgré les réformes importantes du bac et l’apparition des bacs technos et pros, il n’y a pas eu de modification des modalités d’accès à l’université. La conséquence est une grande hétérogénéité des étudiants et parfois une parfaite inaptitude à suivre un cursus donné, à cause principalement par manque de prérequis ou de motivation (car il arrive qu’on aille à l’université par défaut …).

La récente « polémique » concerne le piteux niveau en orthographe des étudiants de l’université. « Le baccalauréat, obtenu par plus de 80 % d’une génération, n’est plus le garant d’un bon niveau de français, écrit comme oral, et les bacheliers accèdent aujourd’hui massivement à l’université malgré leurs lacunes. Des difficultés d’expression que les chargés de TD et maîtres de conférences observent maintenant à tous les niveaux et dans toutes les filières » (source ici). Bien entendu, les déclinistes s’en donnent à cœur joie sur la toile, alléguant la faillite de notre système éducatif, notre civilisation en régression qui n’est plus guère capable que d’user d’un français émasculé.

Alors, de ce constat, des universités proposent des cours d’orthographe ou de « rattrapage » en français. On pourrait dire que ce n’est pas son rôle, mais d’un autre côté, étant donné qu’elle a interdiction de sélectionner ses étudiants, on peut aussi considérer que c’est une approche pragmatique et utile.

Claude Lelièvre, sur son blog chez Médiapart, nous rappelle que cette question de la médiocrité en orthographe n’est pas une nouveauté (lire ici). « Le niveau en orthographe (et plus généralement en français ) des étudiants a été depuis très longtemps et régulièrement stigmatisé », à des époques où seulement quelques % de la population accédaient à l’enseignement supérieur.

  • « Nous voudrions simplement rappeler aux candidats que la faculté désirerait ne plus avoir à corriger des fautes d’orthographe aussi nombreuses que stupéfiantes» ( Gaffarel, doyen de la faculté des lettres de Clermont, 1881 ).
  • « J’estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l’orthographe» ( Victor Bérard, maître de conférences à la Sorbonne, 1899 ).
  • « Les élèves des lycées n’ont ni orthographe, ni vocabulaire exact et varié, ni connaissances grammaticales» (Paul Lemonnier, « La crise de la culture littéraire », 1929 ).
  • « La décadence est réelle, elle n’est pas une chimère : il est banal de trouver vingt fautes d’orthographe dans une même dissertation littéraire de classes terminales. Le désarroi de l’école ne date réellement que de la IV° République » ( Noël Deska, « Un gachis qui défie les réformes : l’enseignement secondaire », 1956 ).

Allez, on décline, c’est entendu. Mais faisons-le dans la bonne humeur ! Avec fautes ou sans faute, j’espère que cette nouvelle année nous donnera de belles occasions pour discuter de notre ESR tellement incompréhensible. J’en profite pour souhaiter à mes lecteurs et commentateurs une très bonne année 2015 !