tumblr_ngd0mqT9AO1u3ajg5o1_1280Il y a peu, un tumblr créé par une doctorante de l’université Paris 8 afin d’attirer l’attention de l’opinion publique sur l’insalubrité de nos universités a suscité l’attention des médias (à voir ici). Ce tumblr tombait bien : quelque temps plus tard des étudiants et des universitaires sont descendus dans la rue pour dénoncer des coupes claires dans le budget de l’ESR. Les photos ont en effet de quoi choquer et la presse a repris ce cri d’alarme pour, n’en doutons pas, lâcher l’affaire aussitôt la manifestation passée.

Au-delà du choc (sans doute salutaire) des photos, il y aurait pourtant beaucoup de choses à dire sur ces témoignages édifiants de toilettes bouchées ou défoncées, de murs lépreux, de plafonds suintants, de labos poussiéreux, de salles sous-éclairées et de chauffage en panne qui sont pourtant le triste lot de beaucoup d’universités françaises. Le simple constat, pour terrifiant qu’il soit, ne saurait suffire. On pourra toujours pointer la négligence des usagers de ces locaux en oubliant un peu vite que les équipements universitaires sont très souvent sous-dimensionnés par rapport au nombre de personnes qu’ils sont censés accueillir, la saleté et le vieillissement prématuré étant le corollaire de cette inadéquation chronique. D’autres souligneront des choix de gestion des ressources budgétaires qui ont systématiquement laissé la question de la propreté et de la vétusté au second plan. La ruine ne s’est pas faite en un jour et n’est pas le fait du dernier serrage de ceinture : elle est le résultat de trente ans d’impéritie.

Au-delà des explications avancées par ceux qui cherchent à comprendre « comment on a pu en arriver là » (misère ou incurie ? autrement dit, doit-on incriminer l’insuffisance des budgets alloués aux universités ou la mauvaise gestion des deniers publics ?… Mais que dire alors de la gestion avisée qui a autorisé l’inflation incontrôlable des budgets des PPP grâce auxquels certaines universités ont pu se doter de locaux apparemment dignes de ce nom ?), il me semble utile d’expliquer pourquoi cette question des locaux universitaires et de leur délabrement est en réalité cruciale.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cette question ne va pas de soi. Peu d’universitaires et peu d’étudiants font en effet de leur environnement de travail un sujet de lutte et de revendication. Sans doute sont-ils nombreux à avoir intériorisé la décrépitude et le sous-équipement, convaincus qu’il n’y avait « rien à faire ». Sans doute y a-t-il aussi une forme de dédain des intellectuels pour ces questions trop bassement matérielles, ou même un certain orgueil à faire son métier dans des conditions rocambolesques pour ensuite se prévaloir d’un certain héroïsme du quotidien dans les dîners en ville. Pourtant, la passivité résignée d’une grande partie du milieu universitaire est sans doute l’explication la plus plausible. Faire son travail dans un environnement dégradé demande une inventivité, une énergie et une implication qui laissent sûrement peu de temps pour l’expression de doléances, même légitimes. Le délabrement apparaît sans doute aussi comme la manifestation symbolique du peu d’estime où est tenue l’université en France : si la mission inavouable des enseignants chercheurs est in fine de fabriquer à tour de bras de nouveaux chômeurs et, en attendant, d’empêcher temporairement une grande partie de la jeunesse de grossir trop tôt les statistiques de Pôle emploi, point n’est besoin de mettre le paquet sur les conditions matérielles de travail. Pour l’élevage en batterie un hangar suffit.

Pourtant, à un moment où l’injonction d’excellence est partout, comment imaginer sérieusement que la France pourra hisser durablement son enseignement et sa recherche jusqu’aux premiers rangs mondiaux sans donner à ses étudiants et à ses personnels universitaires les conditions de travail dont jouissent leurs concurrents directs (sans même aborder la question des salaires, du financement de la recherche, des congés sabbatiques et autres détails largement abordés par ailleurs ici même…) ?

En outre, peut-on songer un seul instant que les universités françaises parviendront à attirer massivement les étudiants étrangers (sans même parler des enseignants-chercheurs étrangers), et que l’on pourra — tant qu’on y est — leur faire supporter le coût réel de leurs études, en leur proposant des salles de cours transformées alternativement en salles de douche, en frigo ou en sauna, des ordinateurs qui fonctionnent encore sous MS-DOS, et une vie de campus inexistante ? Pour un prix plus ou moins équivalent (si l’on évalue à environ 12 000 euros le coût d’une année de licence par étudiant et que l’on y ajoute les dépenses indispensables à la vie quotidienne) ces étudiants (ou leur parents) préféreront-ils le prestige très théorique de l’enseignement universitaire français à ce que peuvent leur offrir, par exemple, les universités britanniques ? Et s’ils décidaient malgré tout de venir étudier à Paris, à Lille ou à Aix-en-Provence, quelle image garderaient-ils de la grandeur de la France ? Sans nul doute une de ces images honteuses qui alimentent aujourd’hui le tumblr « Ruines d’Universités ».

Une autre injonction est aujourd’hui martelée aux oreilles (gelées) des universitaires, celle de la réussite en licence. Le cruel manque d’inventivité pédagogique des enseignants du supérieur est brandi comme la seule explication et, au ministère comme dans les syndicats étudiants, on s’empresse de pointer du doigt les carences professionnelles de chercheurs pour qui enseigner serait forcément déchoir.

Étrangement, nul ne songe à incriminer le délabrement des bâtiments universitaires dans l’échec de plus de la moitié des étudiants inscrits en première année de fac. Comment entend-on cependant convaincre ces étudiants plus fragiles que d’autres et que l’on a massivement poussés vers les universités que leur réussite se joue là, lorsque le moindre pan de mur leur renvoie une image d’abandon et de déliquescence ? Comment voudrait-on qu’ils croient à ce à quoi manifestement personne d’autre ne croit ? Et quand bien même ils y croiraient, dans quelles salles de cours confortables et équipées les enseignants pourraient-ils mettre en œuvre ces innovations pédagogiques que le ministère et les présidents d’université s’étonnent de ne pas voir fleurir dans nos établissements du troisième millénaire ? Avec quel matériel et quel accès au numérique les enseignants du supérieur, si mauvais pédagogues, pourraient-ils susciter dans leurs cours l’enthousiasme de ces masses estudiantines que d’aucuns imaginent (souvent à tort) plus versés que leurs professeurs dans le maniement de ces outils modernes d’accès à la connaissance ? Car le problème des universités n’est pas, hélas, uniquement celui de l’insalubrité des locaux. Celle-ci se double en effet très souvent d’une insuffisance dramatique de moyens techniques (ordinateurs, accès à internet, vidéoprojecteurs), quand il ne s’agit pas de leur absence pure et simple (parce qu’ils n’ont pas été achetés ou parce qu’à peine achetés ils ont été volés). Il est vrai qu’il est périlleux d’installer des ordinateurs dans des salles qui prennent l’eau et qui ne ferment pas à clef ou de brancher des appareils, quels qu’ils soient, sur des prises électriques qui ne tiennent littéralement que par un fil (dénudé). Mais comment intéresser des étudiants par ailleurs si largement abreuvés d’images en n’ayant pour tout appât qu’un petit tas de photocopies noirâtres ?

Les thuriféraires des MOOC présenteront sans doute cette innovation que le monde s’arrache comme la solution à tous nos maux. Plus besoin d’investir dans des locaux salubres et équipés, dématérialisons les cours ! J’ose espérer que cet outil, sûrement utile dans certains cas (même si déjà, outre-Atlantique, on évoque des taux d’abandon préoccupants), mais développé avant tout par les grandes universités américaines pour asseoir rapidement et à moindre coût leur domination intellectuelle et économique sur le marché de la connaissance, ne sera pas bêtement utilisé en France comme une variable d’ajustement budgétaire, comme une réponse court-termiste à plusieurs décennies de déliquescence immobilière et mobilière dans les universités françaises.

Il y a fort à parier que l’indignation récente qu’ont suscitée ces images de ruines fera long feu et que la gangrène a de beaux jours devant elle. Ce n’est pourtant pas par goût immodéré du confort bourgeois que certains d’entre nous se révoltent contre l’état de nos universités. Qui accepterait aujourd’hui en France de ne pas pouvoir aller aux toilettes sur son lieu de travail ? Quelle entreprise de 10 000 ou 25 000 personnes pourrait aujourd’hui se dispenser de fournir à ces salariés des toilettes propres et en nombre suffisant ou des bureaux chauffés sans s’attirer les foudres des syndicats et de l’inspection du travail ? Mais au-delà du confort élémentaire auquel ont droit les membres de la communauté universitaire, c’est la double mission des établissements du supérieur (l’enseignement et la recherche, quelle que soit l’idée que l’on s’en fait) qui dépend en réalité avant tout des conditions matérielles dans lesquelles elle est supposée s’exercer.

Ce billet nous est proposé par Fubar