marronnierLe Monde a publié fin novembre un article à charge intitulé :  » L’Ecole polytechnique, ce concentré d’inégalités  » où le journaliste reprend les techniques utilisées il y a quelques années par feu Richard Descoings lorsqu’il cherchait à discréditer Ulm et l’X dont il jalousait l’image d’excellence scientifique qui, malgré tous ses efforts de réformes et de communication, restait supérieure à celle de Sciences Po qu’il voulait transformer en « université sélective » modèle (ce qui aurait pu lui permettre de briguer un jour la responsabilité de l’ensemble de l’ESR).

La technique utilisée était toujours la même. Sachant à l’avance ce qu’il voulait prouver à des lecteurs ou des auditeurs qui dans leur majorité ne connaissaient pas en profondeur ces cursus pour ne pas les avoir vécus de l’intérieur, R. Descoings se comportait plus en avocat qu’en scientifique, c’est-à-dire qu’il partait de ce qu’il souhaitait prouver avant de chercher quelques chiffres qui, donnés indépendamment de leur contexte, se révélaient ensuite redoutablement convaincants.

Il en va de même de l’article du Monde lorsqu’il affirme : « Sur les 401 élèves de la promotion 2014, 152 viennent de… deux lycées, Louis-le-Grand à Paris, et Sainte-Geneviève à Versailles »

Le lecteur peu au fait des spécificités de ces cursus en déduit implicitement que ces 152 élèves viennent de familles habitant Versailles ou le centre de Paris (ou d’homologues de celles qui au Royaume-Uni auraient envoyé leurs rejetons à Eton ou Harrow). Une présentation correcte aurait rappelé que ces établissements (de même qu’Henri IV qui a un statut voisin) comprennent en fait deux entités très différentes : un lycée allant de la 2nde à la Terminale à recrutement plutôt local et un ensemble de classes préparatoires dont la réputation et les succès sont tels que les meilleurs élèves de Terminales scientifiques de la France entière (ainsi que des Marocains, des Chinois, …) cherchent à y rentrer. Ceci permet à ces établissements de faire une très sévère sélection sur dossier qui retiendra plutôt un boursier de province qu’un fils ou une fille de bourgeois parisien s’ils estiment que ce provincial paraît présenter de meilleures chances de succès aux concours les plus difficiles, le but principal de Louis-le-Grand et de Sainte-Geneviève étant de maximiser le pourcentage de leurs élèves reçus à ces concours, indépendamment de toute considération d’origine sociale.

Notons de plus qu’il n’existe pas d’obstacle financier réel à suivre un tel cursus : jusqu’à cette année, inscription gratuite dans les classes préparatoires des établissements publics (dont Louis-le-Grand et Henri IV), inscription gratuite aux concours de l’X (pour les boursiers) et les ENS (pour tous), conditions particulières d’internat pour les boursiers.

«  Les boursiers ne constituent que 13,5 % des effectifs, contre 35 % à l’université »

S’il est certain que le taux de 13,5% est tout à fait insuffisant, et que les raisons de cette situation doivent être recherchées, l’opposition avec les résultats obtenus à l’université est un magnifique effet de manche basé sur une comparaison complètement biaisée.

Généralement, le but d’un boursier, ce qui lui ouvrira les portes d’une ascension sociale ultérieure, ce n’est pas seulement d’avoir été inscrit dans un établissement d’enseignement supérieur, c’est d’en avoir obtenu le diplôme final. Or dans le cas de l’X (comme en général dans le cas des écoles post‑CPGE), être reçu au concours, c’est être pratiquement sûr d’obtenir ce diplôme final. Rien de comparable à la situation d’un boursier qui est inscrit en première année de licence.

La comparaison équitable serait entre taux d’ex-boursiers de classes préparatoires à l’X (ex-boursiers car une fois admis à l’X, étant payés, ils ne sont plus boursiers) et de boursiers parmi les titulaires des masters permettant d’avoir de bonnes chances d’être recruté à des conditions satisfaisantes (salaire, statut de cadre, etc.). Vraisemblablement le taux de boursiers parmi les titulaires d’un master est supérieur à celui rencontré à l’X, mais il n’y a certainement pas l’abîme qui semble exister entre 13,5% et 35%.

Un point intéressant : dans son blog, Jean-François Méla, professeur d’université de mathématiques passé par l’X et qui fut Président de Paris XIII commente cet article (lire ici). Je me propose de commenter dans un prochain billet son commentaire … et de faire ensuite quelques propositions iconoclastes (qui seront bien loin tant des vagues vœux pieux habituels que de la méthode radicale qui donnerait les « meilleurs » résultats immédiats et dont m’ont parlé il y a quelques décennies des camarades d’études vietnamiens : interdire l’accès aux études supérieures aux « fils de cadres », ce qui fut pratiqué quelque temps dans leur pays après sa réunification).


(*)« La méritocratie, en France, n’en est pas une »: Éric Keslassy, sociologue à Paris VII Diderot, dans l’article du Monde cité

Ce billet nous est proposé par François