Les six premières sections du CNU (droit privé, droit public, histoire du droit, science politique, sciences économiques et sciences de gestion) connaissent depuis très longtemps (de 1855 pour le droit à 1974 pour la gestion) un statut dérogatoire du recrutement de professeurs des universités. Ce dernier, l’agrégation du supérieur, déroge au modèle de recrutement existant dans les autres disciplines, qui veut qu’un MCF, après des années d’expérience et de publications, soutienne une HDR, se fasse qualifier par le CNU puis soit recruté comme PU dans une université. Dans les sections 1 à 6, un MCF tout juste docteur peut, théoriquement, postuler au concours d’agrégation et devenir PU. En réalité, la norme semble être de réussir l’agrégation au deuxième essai entre 4 et 8 ans après sa soutenance de thèse. La moyenne d’âge des néo-professeurs de droit, économie et gestion est donc beaucoup plus faible que celle des autres disciplines.

Avec la LRU et l’autonomie des universités, la contestation de cette forme de recrutement des PU a pris de l’ampleur, avec des pétitions et un soutien de certains syndicats majoritaires dans l’enseignement supérieur (mais pas parmi les PU et MCF des sections 1 à 6).

Plusieurs reproches récurrents sont faits à l’encontre de l’agrégation du supérieur :

  • C’est un système de recrutement réputé opaque, favorisant selon ses détracteurs le copinage et le clientélisme, dans des disciplines où le nombre de MCF qui passe l’agrégation est faible (environ 75 candidats à la dernière agrégation externe de gestion et 60 candidats à l’actuelle agrégation interne de gestion) et où tout le monde se connait ;
  • C’est un système qui empêcherait le pluralisme, l’exemple donné étant la plupart du temps celui de l’économie où seule la pensée libérale serait désormais représentée parmi les PU ;
  • L’insuffisante appréciation des qualités en recherche des candidats, au détriment des qualités de rhétorique, est également reprochée aux concours d’agrégation, du fait de la jeunesse des candidats qui, de facto, ne peuvent qu’avoir  un dossier de publications léger, et à cause de la forme des épreuves, des leçons « en loge », qui ne mesurent en rien les qualités de chercheur ;
  • On reproche enfin à l’agrégation du supérieur d’être une anomalie, à la fois au niveau international (aucun autre pays ne la reproduit) et au niveau national (elle génère une inéquité de fait entre les enseignants-chercheurs des sections 1 à 6 et les EC des autres disciplines, au mépris de la loi selon certains), dans un contexte où l’autonomie des universités devrait pouvoir leur permettre de recruter leurs PU, ce qui n’est pas le cas puisque les lauréats des concours d’agrégation interne et externe choisissent leur lieu d’affectation en fonction de leur classement.

De mon point de vue, seul le dernier argument anti-agrégation tient véritablement la route. Contre le premier argument, on ne peut que sourire quand on connait les conditions dans lesquelles on devient professeur par la voie classique, que ce soit en sciences dures ou en SHS. Comme si l’agrégation était le règne du copinage et du mandarinat et que les recrutements de PU dans les autres disciplines ne donnaient pas lieu à clientélisme, népotisme et petits arrangements ! Par ailleurs, il faut être cohérent : si on affirme que l’agrégation du supérieur n’est pas un « vrai » concours, il faut élargir cette affirmation au pseudo concours de recrutement des MCF où, là aussi, les dés sont souvent pipés.

Le second argument, s’il semble avéré en science économique, est toutefois douteux dans la mesure où le président du jury d’agrégation (qui choisit les membres de son jury) est nommé par le pouvoir politique : les pouvoirs politiques changeant régulièrement de bord, ils sont normalement à même d’amener à choisir des membres de jurys favorisant alternativement différents modes de pensée.

Le troisième argument me semble tout simplement erroné. Les PU recrutés par voie d’agrégation, au moins sur les derniers concours de gestion, ont presque tous une vraie légitimité scientifique. Par ailleurs, la valeur n’attendant pas le nombre des années, certains MCF peuvent mériter de devenir PU très jeunes, là où d’autres auront besoin de beaucoup plus d’années pour faire leurs preuves, si tant est qu’ils en soient capables. A l’argument qui insiste sur la désincitation au travail des jeunes PU (ils sont déjà au sommet) et des MCF (passé un certain âge on n’a plus aucune chance d’avoir le concours externe, celui qui donne le plus de postes, sans compter les MCF non mobiles qui refusent de passer le concours de peur d’être envoyés à l’autre bout de la France du fait d’un mauvais classement) qui serait la conséquence des concours d’agrégation, on peut opposer l’incitation à rester au sein du service public pour des jeunes MCF brillants qui, sans cette possibilité de passer professeur jeunes, seraient encore davantage tentés par des carrières dans le privé (entreprise ou école de management) ou à l’étranger.

Reste le dernier argument, imparable. On ne peut pas vouloir l’autonomie des universités et empêcher celles-ci d’avoir le dernier mot sur leur recrutement. Autonomie et agrégation sont, de fait, antinomiques. Néanmoins, à l’heure actuelle, qui peut dire que les universités sont réellement autonomes du pouvoir politique ?

Cela dit, la position du syndicat SupAutonome, qui défend mordicus le concours d’agrégation, est risible (mais on rit jaune) quand on sait à quel point ce syndicat a construit son pouvoir sur sa capacité à influencer le MESR dans le choix des membres des jurys et à pousser les petits copains ayant des dossiers recherche souvent faméliques à devenir professeurs des universités.

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Communiqué SupAutonome du 10 janvier 2014
AGRÉGATION DU SUPÉRIEUR : LA MORT A PETIT FEU ?
 
            Les concours d’agrégation de l’enseignement supérieur sont-il en train de mourir à petit feu ?
 
            On peut le penser, à la suite d’actions concertées du ministère de l’enseignement supérieur et des présidents d’université qui ont toujours vu ce concours d’un mauvais œil car ils imposent un air frais dans les recrutements des universités, là où ils souhaitent tout contrôler.
La réforme du décret statutaire des universitaires en cours donne lieu actuellement à deux modifications du concours d’agrégation.
D’une part, elle supprime le « second concours » ouvert aux maîtres de conférences et qui restait un concours national, avec un jury, permettant un choix des postes selon le rang du concours, c’est-à-dire selon un système méritocratique : tout ce que déteste ce ministère et nos présidents d’université !
D’autre part, le Comité Technique Universitaire réuni le 9 janvier 2014 (de 9h à 2h45 le 10 janvier ) a conduit le ministère à annoncer la fin du contingentement des postes pour l’agrégation, ce qui conduit, contrairement au texte, à la possibilité pour les universités de ne plus demander de postes d’agrégés, alors que normalement 50% des postes doivent être mis au concours d’agrégation.
 
            La fin de ce pourcentage, qui est une garantie que des postes soient proposés par les universités pour le concours d’agrégation, signifie la mort programmée de l’agrégation.
 
            Dans le nouveau texte, qui doit être examiné par le Conseil d’État prochainement, la disparition de cette garantie, va conduire à ce que les présidents d’université ne demandent plus de postes à l’agrégation. Les recrutements de professeurs de droit, d’économie, de gestion, de science politique se feront alors par la voie du seul Conseil National des Universités et au plan local, comme pour les autres disciplines.
 
            Le résultat sera clair :
·         autorecrutement et fin de toute possibilité de sang neuf dans les universités.
·         retard considérable dans le passage au grade de professeur (un professeur recruté par l’agrégation est, en moyenne, recruté entre 5 et 8 ans plus jeune que dans les autres disciplines).
·         fin d’un jury national, renouvelé et permettant la conservation d’un haut niveau d’exigence scientifique (épreuves sur travaux) et pédagogique (trois leçons pour le vérifier).
·         fin de la spécificité du recrutement dans nos disciplines, cœur de notre identité et de nos traditions universitaires d’excellence.
·         Augmentation du clientélisme
 
Attachée à la qualité des concours, à la méritocratie et à la diversité scientifique  la Fédération SupAutonome appelle les universitaires des sections 1 à 6 à se mobiliser et à répondre à cette nouvelle attaque, contre nos statuts et nos libertés universitaires, d’un Ministère qui ne comprend rien à notre métier et à nos spécificités.
 
            Mobilisez-vous !   Signez la pétition du Syndicat autonome pour le maintien de l’agrégation et la garantie d’un recrutement national par concours !
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Ce billet nous est proposé par Sébastien
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