pouleoeufsorFrançois a lu le livre de Christian Gérondeau “La Poule aux Œufs d’Or, La Renaissance de Polytechnique” qui vient de sortir aux Éditions du Toucan (résumé ici) et qui a déjà été l’objet de polémiques dans les médias. Il a pu avoir une discussion avec l’auteur, d’où l’analyse qui suit (rappelons que Christian Gérondeau, entré à l’X en 1957, est issu et père d’une lignée de polytechniciens et de diplômés d’autres GE).

Pourquoi un lycéen veut-il devenir polytechnicien ? D’après Christian Gérondeau, ce n’est en général pas pour réaliser une vocation bien spécifique, mais essentiellement parce qu’il pense que ce diplôme lui donnera une image et un statut tout à fait exceptionnels dans la société française.

Les trois quarts des garçons et le tiers des filles ayant obtenu une mention Très Bien au bac S (le seul véritablement généraliste) entrent dans une classe préparatoire scientifique dans l’espoir d’être un jour reçus à l’X. Un pareil prélèvement sur les plus brillants lycéens donne à l’École polytechnique une importante responsabilité vis-à-vis de ses élèves et vis-à-vis du pays : celle d’offrir un enseignement à la hauteur de ce recrutement, unique au monde.

Christian Gérondeau fait un historique de la nature de cet enseignement. Le but de Gaspard Monge et des autres fondateurs de l’X était de créer un établissement préparant des jeunes gens présentant les dispositions nécessaires et issus de tous les milieux sociaux à devenir les ingénieurs civils et militaires dont la jeune République avait besoin. Pierre-Simon Laplace voulut ensuite en faire un vivier de scientifiques, ce qui l’amena à réorienter la formation vers les sciences et non plus leurs applications pratiques. Enfin la militarisation de l’X par Napoléon, décidée pour des motifs finalement assez futiles,  ajouta une composante supplémentaire à la complexité de la mission de l’École.

En fait, son champ d’action s’est trouvé très rapidement réduit :

  • alors qu’un véritable établissement « polytechnique » aurait dû inclure dans ses programmes la préparation aux métiers d’ingénieur de différentes spécialités, cette mission est restée dévolue à un ensemble d’ « écoles d’application » civiles et militaires indépendantes  aux cursus placés en aval de celui de l’X,
  • la création après 1800 de classes préparatoires post-bac a amené les élèves qui entraient à l’X à un niveau en mathématiques et en physique qui leur aurait permis de suivre directement la formation dispensée par les écoles d’application.

Dès lors, à quoi occuper les élèves de l’X pendant les deux ans d’une scolarité s’interdisant tout enseignement touchant aux applications techniques de matières scientifiques déjà assimilées en classe préparatoire ? L’École a cru pouvoir trouver une réponse en infligeant à l’ensemble de ses élèves un enseignement scientifique encyclopédique, essentiellement mathématique, poussé à un niveau inutilement élevé pour la plupart de ceux qui deviendront ultérieurement ingénieurs ou dirigeants (en témoignent les résultats obtenus par l’industrie d’autres pays qui ont une approche très différente de la formation de leurs ingénieurs) . Seul avantage : ce système permettait de classer les élèves à leur sortie de l’École et donc d’aménager un aiguillage en principe impartial vers la hiérarchie de fait des différents Corps de l’État, principal débouché de l’X jusqu’au milieu du XXème siècle.

Inutile de dire qu’une construction aussi alambiquée n’est absolument pas adaptée au contexte actuel de concurrence mondiale entre formations supérieures, d’autant plus que la plupart des polytechniciens travaillent maintenant dans des entreprises dès leur sortie de l’École.

Pour redonner aux anciens de l’X un rôle qui corresponde au prélèvement que cette institution effectue sur la jeunesse française, Christian Gérondeau, qui a été assez brièvement (pour des raisons qu’il explique dans son livre) président de l’association des anciens de l’X, a mis beaucoup d’espoir et d’énergie dans une réforme de la gouvernance de l’École, attelage improbable composé d’un Président bénévole, exerçant simultanément une direction importante dans une entreprise ou une administration, et d’un Directeur Général, officier général en activité nommé pour trois ou quatre ans, et n’ayant à son arrivée suivant les mots de l’un d’entre eux, « ni l’expérience de l’entreprise ni celle de l’enseignement supérieur ». Christian Gérondeau a été la cheville ouvrière d’une réforme visant à doter l’École d’un Président civil à temps complet, pour lequel il souhaitait voir nommé un profil voisin de celui des patrons des grands établissements mondiaux d’enseignement supérieur à forte composante scientifique et technique.

Dans son livre, deux points sont particulièrement intéressant : l’historique des débats sur le contenu souhaitable  de l’enseignement à l’X (ces débats ont existé de façon récurrente dès les premières années d’existence de l’École) et les péripéties détaillées (qui en disent long sur les mœurs politico‑administratives françaises) de l’action de Christian Gérondeau pour faire adopter une loi et un décret réformant la gouvernance de l’Ecole pendant une période au milieu de laquelle a eu lieu un changement politique majeur.

Certains lecteurs trouveront que Christian Gerondeau minimise l’importance des réforme engagées depuis une vingtaine d’années, en particulier un certain rapprochement de l’École avec les entreprises (bien que son corps enseignant soit désormais uniquement composé d’universitaires)  ainsi que l’ajout dans le cursus polytechnicien d’une spécialisation (qui est, dans la plupart des cas, confiée sans grand suivi par l’X à un autre établissement d’enseignement supérieur français ou étranger).

D’autre part, une première réforme importante et qui n’a pas eu besoin d’un changement du statut de l’X  a été l’arrivée en 2012, pour la première fois, à la Direction générale de l’École d’un ingénieur général ayant déjà dirigé auparavant un autre établissement d’enseignement supérieur de haut niveau. Enfin la réforme obtenue de haute lutte par Christian Gerondeau  a été quelque peu vidée de sa substance par le fait que la personnalité choisie en 2013 par le gouvernement comme premier Président de plein exercice ne correspond pas exactement au profil envisagé dans La Poule aux Œufs d’Or, La Renaissance de Polytechnique.

Un livre sans précédent qui, compte tenu de l’attrait de l’Ecole polytechnique sur les meilleurs lycéens et des conséquences de cet état de fait sur l’organisation de l’enseignement secondaire et supérieur français, intéressera beaucoup de lecteurs, bien au-delà du microcosme constitué par ses anciens élèves.

Ce billet nous est proposé par François

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