soucoupeComme à chaque fin d’année universitaire, je dois faire mon rapport annuel à l’OGU (observatoire galactique des universités). C’est avec ce rapport qu’il sera décidé s’il me faut rester encore sur Terre ou bien si je peux retourner sur ma planète d’origine en attente d’une autre mission galactique. Les années précédentes, mes rapports n’avaient manifestement pas été très convaincants étant donné que je suis toujours là. Recalée, en quelque sorte, condamnée à poursuivre une investigation dans ce monde de l’ESR auquel je ne comprends rien.

Alors voilà mon rapport …

ASSISES-bulles-h_221645_34Assises de l’ESR : l’année avait commencé par les assises de l’ESR.  Quelle folie, quel enthousiasme ! Tous les terriens ne parlaient que de ça. Ca faisait l’ouverture du journal de 20 h et tout le reste était occulté. On vivait au rythme des contributions et des débats passionnés retransmis en direct. Dans la plupart des villes et des villages, on avait installé des écrans géants pour bien tout suivre. Bien entendu tout le monde voulait parler en même temps et c’était rare que les terriens soient d’accord entre eux. A plusieurs reprises, ça a failli tourner au pugilat et il a fallu faire évacuer le stade. Dans la tribune Ouest, il fut entonné l’éloge de la simplicité, mais si le  « Mille-feuille institutionnel » est un constat partagé, il n’a pas vraiment eu de solutions concrètes au problème. Les ultras de la tribune Est sont allés encore plus loin : dans une grande farandole ils se sont rendus « place de la grève » pour entamer une ronde infinie afin de remettre à plat les Bidulex. Ce à quoi il leur fut répondu : mais, un Idex sans excellence, ne serait-ce pas comme un baiser sans moustaches ? Un baiser sans moustache ! ah non, ça, personne n’en voulait ! Certains voulaient réduire les dualités de l’ESR, ou réformer la gouvernance des universités (aussi ici). Fallait-il évaluer l’enseignement des enseignants-chercheurs ? La mouvance CNU (comité noniste ultraconservateur) a dit NON. D’autres (les doux rêveurs, comme moi) voulaient refonder l’orientation post-bac , faire une  réforme majeure du premier cycle du supérieur ou encore qu’on retrouve une égalité des territoires. Certains étaient des intégristes : ils voulaient sélectionner les étudiants à l’université ! … des inconscients ! … jusqu’où doit aller l’université pour la réussite des étudiants ?. Faut-il mettre fin à l’égalitarisme ? Et à qui appartient l’université ? Un jour, quelqu’un s’est levé et a déclaré « Nous ne sommes pas là pour assurer des débouchés professionnels aux étudiant. Nous sommes là pour élever les consciences ».  Heureusement qu’on a encore à l’université quelques grands intellectuels qui nous aident à y voir clair.

Et puis les assises se sont terminées et chacun est rentré chez soi …

Au sujet des assises, j’ai constaté que le site woueb qui leur était consacré a disparu ! il est remplacé par un site d’autopromotion des actions de la ministre. Très curieux. Est-ce que quelqu’un saurait nous retrouver les contributions de ces assises de l’ESR ?

failliteY’a plus de sous dans les caisses. Cette année (une fois n’est pas coutume), on est allé visiter les caisses. Mais horreur, y’avait plus rien dedans ! Dingue ! Après la folie des bidulex et de ses milliards qui pleuvaient de partout, y’avait plus rien du tout ! Vraiment à sec, comme si une tornade avait emporté tous les billets bien rangés. Anxieux, les terriens se demandaient : est-ce le déclin de la compétitivité? Les mesures de rigueur toucheront-elles les universités ? et si c’était à cause d’une  fraude généralisée des entreprises pour bénéficier du crédit impôt recherche (CIR) ? Ça s’est vite confirmé avec des crédits de fonctionnement en baisse dans les universités et une faillite annoncée. Ce n’est pas encore cette année qu’on va rénover les murs fissurés des locaux universitaires.  Et les études ça coûte cher : Etudiants, emportez votre prêt en Europe!.

etat_orchestreG. Fioraso, reine stratège et guérillero du transfert. Cette année, ministre entamait sa première année de souveraineté. Elle a rapidement pris ces marques et elle a dit « c’est le retour de l’Etat stratège » ! avec un rôle accru de l’Etat dans la future loi. Ca donnait le ton. Avec G. Fioraso, c’était assez clair qu’on n’allait pas rigoler tous les jours. Chacun à sa place, la noblesse, le clergé et le tiers état, et que rien de dépasse des rangs ! On a vite compris : l’autonomie des universités, c’est fini. Certains étaient heureux, on leur avait rendu leurs chaînes ! Compte tenu qu’il n’y avait plus de sous, la ministre est allée piquer des sous à l’ANR pour aller renflouer les caisses du CNRS. Elle avait hésité un instant : faut-il parier sur l’université ou conserver un pilotage national de la recherche par les grands organismes ?.  hum hum … elle a choisi le CNRS, tant pis pour les universités. D’ailleurs les universités, ça pose des problèmes. Par exemple, il y en a trop, elles sont souvent découpées en entités disciplinaires. Combien d’Universités faudrait-il en France ?. 20, 30, 50 ? À ce jour les terriens n’ont toujours pas trouvé la réponse. Peut-être n’ont-ils pas encore bien compris qu’on en avait terminé avec les trente glorieuses. L’âge d’or de l’université, c’est fini depuis longtemps. C’était cool à cette époque, on pouvait venir faire ses humanités sans trop se soucier de son devenir professionnel. Du boulot, y’en avait … ou peut-être n’ont-ils pas bien compris à quoi servent les universités (mis à part de parking pour tous les jeunes dont on ne sait pas quoi faire). Ceci dit, G. Fioraso est bien embrassée. L’université elle voudrait bien l’utiliser pour faire du transfert de la recherche publique vers les entreprises. Le savoir n’est pas une marchandise, qu’ils disaient. G. Fioraso s’en fiche, le savoir aussi elle veut le transférer.

economieRubrique économie. Cette année, on a innové sur Gaïa. On a ouvert une rubrique économie. Dans « Import-export de matière grise », vous saurez tout sur la balance commerciale des pays, dans cette grande « ruée vers l’intelligence ».  Maintenant c’est bien, on a plein d’indicateurs, comme le classement de Shanghai et bientôt dans votre université… l’Euroclassement!. Quand on fait de la science, on fait aussi des publications. On ne peut constater que la production augmente considérablement ces dix dernières années, au point que certains se posent sérieusement la question : Comment lutter contre la surproduction de publications ?  Les éditeurs en profitent et se font des profits extra-terrestres. Mais la fronde est latente … « We are the people » disent des terriens …

quoi-de-9-docteurLa thèse est-elle un vrai travail ? Cette question, on l’a déjà posé sur Gaïa, à diverses reprises. Il est manifeste que pour certains, la thèse n’est pas un vrai travail (c’est par exemple le cas de la CGE).  En France, il y a une question qu’il importe de se poser avant d’entamer un doctorat : Doctor or not Doctor, that is the question. En effet, on ne peut pas dire que le doctorat soit réellement bien considéré ici, comme en témoigne la bataille d’amendements sur le doctorat et les conditions d’accès à la haute fonction publique (projet de loi ESR). Ailleurs, la question se pose beaucoup moins et le doctorat est beaucoup mieux considéré. A lire également : Doctorats scientifiques : y a-t-il un retard français ? et Doctorants étrangers.

premiercyclesupCPGE, licence et premier cycle universitaire. Cette aurait pu être LA grande année du rapprochement CPGE, Universités et recherche. L1-L2 et CPGE : où sont les vraies urgences ? Quel public pour une « formation par la recherche » à l’université ?  Mais il ne s’est rien passé, c’est le statu quo. Il était manifestement urgent d’attendre. Attendre quoi ? Pourquoi fait-on semblant de ne pas voir que les licences scientifiques sont au fond du gouffre? Pendant une brève période, on a cru qu’on allait avancer sur le thème de l’accès des bacheliers aux IUT. Quel public pour les formations en IUT et STS ?. Allait-on donner une  priorité d’accès aux IUT pour les bacs technos ? Tout ça a tourné en eau de boudin. A suivre tout de même, une nouvelle nomenclature nationale pour la licence annoncée (bonjour l’autonomie des universités !). Cette année encore, on ne peut que constater combien il est difficile d’introduire de la cohérence à notre enseignement supérieur

regionalisationRégionalisation. La région, c’est le diable, c’est à coup sûr être livré aux petites tyrannies locales. « nous ne saurions accepter une régionalisation de l’enseignement supérieur » !. Assurément le thème continuera à faire parler de lui. Trois billets ont été consacrés à ce sujet cette année : Régionalisation de l’enseignement supérieur , Régionalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche (2) et Enseignement supérieur et collectivités territoriales.

aeres_suppressionLe sacrifice de l’année. Cette année, on a décidé de faire un sacrifice, pour faire plaisir aux nonistes. Au début on ne savait pas quoi prendre comme bouc émissaire. L’ANR ? L’AERES ? Les bidulex ? Les présidents dictateurs d’université ? C’était vraiment difficile de choisir. Alors on a tiré au sort, et ce fut l’AERES (lire les billets Assises ESR: l’AERES sur le grill ?, L’AERES supprimée et AERES : ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain). Hop bon débarras ! On sera bien plus tranquille sans évaluation des labos.

paresseuxOn serait bien tranquille sans les étudiants. Dans l’enseignement supérieur, il existe un truc un peu pesant : ce sont les étudiants. Comme beaucoup, je pense qu’on serait bien plus tranquille s’ils n’étaient pas là. Car c’est bien connu, les étudiants sont des gros fainéants. De toute façon, le gouvernement l’a bien compris : des bons élèves à l’université, ça serait un gâchis insupportable ! Ça serait un peu comme donner de la confiture à des cochons. Il n’empêche de ce n’est pas toujours très facile de déceler les talents. D’ailleurs on s’en fiche un peu de déceler les talents. A l’université, quand on veut sélectionner les étudiants, on tire au sort. Trop fatiguant de lire les dossiers ou de les écouter nous assommer avec leurs motivations …Pouf Pouf, ça sera toi ! Qu’on se le dise, il n’y a pas de sélection à l’université, il y a une orientation active (ou passive, le plus souvent). Franchement, ras le bol de cocooner ces jeunes … c’est quand l’âge de la rupture ? Manifestement on le retarde de plus en plus. Heureusement, les enseignants ont trouvé la parade : en cours, il faut barber les étudiants jusqu’à les endormir! Et la marche, preuve scientifique à l’appui ! A l’université, sachez-le : on est chercheur par passion, enseignant par obligation et pédagogue par hasard. Il n’empêche que certains sont heureux (ou presque). On se demande comment ils font …

assemblee_fiorasoLoi « Fioraso ». La nouvelle loi aurait pu être une loi sur l’ESR mais elle est rapidement devenue la « loi Fioraso ». Beaucoup l’ont trouvé un peu terne, ne résolvant aucun des problèmes de notre ESR. En y regardant bien, on peut quand même constater quelques évolutions intéressantes, que nous avons discutées ici, le temps du débat parlementaire : le  conseil d’administration, le conseil académique (volet 1 et volet 2) qui a chatouillé les Nombrils des Présidents d’Université, le transfert des résultats de la recherche, les communautés d’universités ou d’établissements, la secondarisation de l’enseignement supérieur. ON a pu lire beaucoup de tribune çà et là, disant par exemple que les politiques n’abordent que les questions accessoires. Mais force est de constater que les « opposants » n’ont rien à proposer comme alternative. On a vu aussi quelques collectifs se constituer, tristounets et éphémères, bref aussi décevant que le projet de loi (collectif Langevin et Tu quoque Hollandi). Quand c’est terne, les terriens vont jusqu’au bout de la ternitude!

god_save_fiorasoOh my Dear ! Le débat majeur sur notre ESR a été celui de l’anglais à l’université (dingue !). C’est ce qui a passionné les médias (faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre de croustillant). Peut-être aussi que c’était un leurre pour qu’on n’aille pas discuter de questions plus importantes ? Mon petit billet anodin sur « La guerre des langues est relancée » a suscité plus de 300 commentaires, un record ! Il m’a fallu mette de holà « Enough is enough! » et faire un bilan post-traumatique « The day after ». God save Fioraso !

qualificationLa crise de la qualification. Le plus drôle de l’année fut certainement la « crise de la qualification ». Inespérée, survenue lors de la dernière ligne droite, cet épisode tartuffe résume à lui seul le conservatisme et l’identitarisme de notre ESR. Cette qualification ne sert pas à grand-chose et pourtant elle a mobilisé de façon impressionnante une partie importante de la communauté universitaire (« attaque ! attaque !), laissant les questions importantes loin derrière. L’honneur est sauf, on aura sauvé la qualif ! Ici, dès le mois de mars, on avait posé la question : Faut-il supprimer la qualification du CNU ? La réponse avait été plutôt « oui ». On avait aussi proposé une réforme des comités de sélection. En juin, par coup de génie des sénateurs écologistes, la qualification du CNU était sur la sellette. La réaction fut un enfumage à tous les étages. Et puis, comme rien ne change dans un ESR plongé dans le formol, on a supprimé la suppression de la qualification  …

En résumé, cette année, on a encore bien rigolé ! C’est ainsi que se termine mon rapport. Ma mission, brillamment  remplie, s’achève. Il est temps pour moi de rentrer chez moi, sur ma planète. D’autres missions intergalactiques m’attendent … on vient de m’apprendre que la princesse Leila (de la planète centrale des Atréïdes) a été enlevée par le démoniaque Zroc, le despote parmi les despotes des palcanoïdes. J’arrive !!

taf

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