CNUL’éventualité d’une suppression de la qualification du CNU fait beaucoup réagir la communauté universitaire. On en parle abondamment dans les salles café, au RU et dans les bureaux. Les boites mails crépitent et les tribunes se multiplient sur la toile. C’est assez amusant de voir combien cette mesure, d’une portée toute relative (pour ne pas dire mineure), peut prendre autant d’espace. Surtout dans le cadre d’un projet de loi qui contient des réformes bien plus conséquentes (mais qui laissent une impression d’indifférence quasi-générale). Car franchement, que la qualification soit supprimée ou pas, ça ne va pas changer grand-chose.

Les opposants à cette suppression se montrent très virulents et la précipitation des réactions laissent transparaitre quelques contre-vérités ou tentative d’enfumage (à la guerre comme à la guerre …). Faisons ici un tour d’horizon des principaux éléments mis en avant pour défendre la qualification.

L’amendement « surprise » et le manque de concertation avec la communauté. Le manque de concertation a été mentionné au sénat par la présidente de la séance et la ministre. Je trouve cet argument un peu gonflé étant donné que cette suppression avait été préconisée par le rapport final des assises (le rapport Berger), ces assises faisant suite à une large concertation avec la communauté scientifique. La suppression de la qualification n’avait pas été proposée dans le projet de loi, mais avait été discutée dans la commission précédent la séance publique de l’assemblée nationale (par un amendement écolo de suppression). La suppression avait ensuite été demandée de nouveau en séance publique (toujours par les écolos), puis en commission préludant la séance publique du sénat. Alors il ne faut pas s’étonner outre mesure que les écolos (persévérants) resoumettent l’amendement au sénat une quatrième fois. Tout le monde le savait par ailleurs, étant donné que les amendements sont connus par avance, on a le temps de s’y préparer et de se faire une idée. Alors en conséquence, il me parait injuste d’affirmer que c’est de l’improvisation, par l’apparition subite d’un amendement « surprise » ou « venu de nulle part » (comme on peut le lire abondamment sur la toile).

Ceci dit, il faut convenir que le « débat » au sénat a été particulièrement expéditif et que certains sénateurs devaient être occupés à faire autre chose, ce qui a induit un résultat « inattendu ». Une mésaventure comparable est arrivée au projet phare de la ministre avec ses communautés d’universités. Profitant d’une absence de sénateurs socialistes (il n’y en avait plus que deux dans la salle ! les 128 autres s’étaient certainement absentés momentanément pour aller faire pipi), les autres sénateurs en ont profité pour voter contre (ce que je trouve particulièrement mesquin !).

Rempart contre le localisme et le clientélisme. Je n’arrive pas à comprendre cet argument, avancé presque systématiquement. En quoi la qualification permet-elle d’éviter ce fameux « localisme », souvent présenté comme un « fléau » ? Que je sache, ce « localisme » est déjà dénoncé actuellement, alors que la qualification est en vigueur. L’argument est vraiment incompréhensible. Si de mauvaises pratiques persistent, il me parait évident que « l’arme » de la qualification n’est pas bien adaptée pour les faire disparaitre.

Sur ce sujet « qualification et localisme », je recommande la lecture d’un billet que j’ai trouvé intéressant (lire ici). On y trouve une interprétation du « discours du localisme » (avec recul historique) que je trouve particulièrement éclairante. Comme le disait pas plus tard qu’hier un de mes commentateurs, l’histoire peut certainement se résumer à une opposition des Jacobins et Girondins …

La garantie nationale de qualité. En toute logique, le diplôme de doctorat ou d’HDR devrait être le tampon de « label qualité ». Comme le note le rapport Berger « la qualification disqualifie le doctorat français, puisqu’elle indique que le doctorat étranger suffit à garantir le niveau requis pour devenir maître de conférences, alors que le doctorat français nécessite une procédure supplémentaire de « vérification ». Nos universitaires n’auraient‐ils pas confiance dans les doctorats qu’ils délivrent ? ». Si effectivement on n’a pas confiance en le doctorat ou l’HDR (pourtant labellisés diplômes nationaux), il me paraitrait plus pertinent de réformer ces diplômes afin d’en relever le niveau de qualité. Dans les textes proposés par les opposants à la suppression de la qualification, on lit « qu’en aucun cas, cependant, on ne saurait se contenter, pour recruter, de l’avis d’un jury de thèse ou d’habilitation ». Pour ma part je m’étonne de ce manque de confiance et qu’il faille dupliquer un travail déjà fait. Je m’étonne également que l’évaluation du CNU soit plus fouillée que celle d’un jury de thèse ou celle des reviewers d’articles. Les évaluations déjà réalisés par les pairs lors des étapes antérieures, c’est bon pour la poubelle ? L’université serait-elle le fer de lance de la société de défiance que l’on sent émerger ?

Le CNU fait un travail considérable de rigueur scientifique et d’équité. Je ne veux pas ici déprécier le travail du CNU. Je pense qu’il est fait sérieusement par une très grande majorité de sections et de membres des sections. Toutefois, je voudrais savoir si les rapporteurs des dossiers de qualifications lisent les thèses ou publications qui leur sont soumises à évaluation. Si mes calculs sont corrects, il y a chaque année environ 10 fois plus de candidats à la qualification que de membres dans une section. Si on compte qu’il faut au moins deux rapporteurs par dossier, ça fait 20 dossiers à traiter par membre, soit 20 thèses à lire. Quand on sait le travail que représente la lecture d’une thèse, cela parait une charge énorme si on veut vraiment faire un travail rigoureux. Cela me parait peu crédible. D’où je repose la question : les évaluateurs du CNU lisent-ils les thèses et autres travaux de recherche ou bien se contentent-ils d’indicateurs de production (comme par exemple le nombre de publications) ?

L’examen de l’ensemble des missions d’un EC. D’après la CP-CNU « la qualification, contrairement à la soutenance du diplôme, constitue une évaluation de l’ensemble des activités scientifiques, pédagogiques et administratives de tous ceux qui souhaitent embrasser le métier d’enseignant – chercheur ». Franchement, je ne savais pas que le CNU faisait une évaluation des activités pédagogiques et administratives des candidats. Je suis bien curieuse de savoir comment les évaluateurs s’y prennent. *admirative ici*

Tout ça c’est à cause de la LRU. Je vous passe les exagérations disproportionnées qu’on peut lire un peu partout, qui, à mon sens, décrédibilisent beaucoup leurs auteurs. Quelques petites phrases, juste pour terminer dans la bonne humeur : « Et la Gauche aura fait ce que la Droite n’avait pas rêvé : la libéralisation du « marché du travail » universitaire ». « … attaque sans précédent contre le CNU et le statut national des universitaires ». « … transformerait les universitaires en employés d’une université soumise à l’arbitraire local des présidents omnipotents ». « … porte gravement atteinte à la qualité du recrutement des enseignants – chercheurs en France et au caractère national de leur statut ». « Les universitaires voient dans le CNU un véritable contrepoids aux pratiques locales » « … procédure de qualification du CNU permet de garantir la qualité des thèses soutenues ».

En conclusion, les réactions et tribunes de ces deux derniers jours ne m’ont pas fait changer d’avis: je pense qu’il faut supprimer la qualification. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut aussi réformer le mode de recrutement des EC (et peut-être revoir le mode de composition des jurys de thèse et HDR ?). Le CNU pourrait alors jouer un rôle bien plus pertinent qu’il ne le fait actuellement.

Allez hop, à la poubelle !

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