god_save_fiorasoEt si on se faisait un « after » ? Un « after » la loi Fioraso, un « showroom » des réactions que le vote du volet anglais a suscitées. On pourrait les classer en trois groupes: le groupe «trahison» de la langue française et de la francophonie, le groupe de ceux qui, à l’inverse, regrettent les restrictions amenées par les amendements, et enfin le groupe des avis intermédiaires.

Dans le registre «trahison», on ne peut éviter l’attribution anticipée – en urgence! – du prix parodique dit «prix de la Carpette anglaise» (lire ici). Ce courant d’opinion est par exemple illustré par cet article de Marianne « pardon my french » (lire ici). Il est également bien représenté dans un débat télévisé chez Hondelatte, lorsque l’écrivain Calixthe Belaya parle avec émotion d’un sentiment de trahison et d’abandon: «300 millions de francophones qui ont cru que le français était la langue de demain», «vous m’avez trompée», «vous êtes des traîtres», «dans ce cas, commençons tous à leur apprendre l’anglais» (aux enfants). Dans le même débat, un jeu de mot très parlant de Mace-Scaron : «baisser le frog»! (à regarder ici).

A l’autre extrême, on a le groupe des jusqu’au boutistes anglophiles, qui regrettent les restrictions apportées par les amendements imposant que ces cursus en anglais soient justifiés par des «nécessités pédagogiques», ou des partenariats européens ou internationaux ; la définition des nécessités pédagogiques restant à la discrétion des établissements concernés… A tout seigneur tout honneur, la palme, je veux dire l’Oscar de cette mouvance est remporté par O.Oger, directeur de l’Edhec, qui dans son article du Monde a déclaré qu’il ne respecterait pas plus la loi Fioraso qu’il ne respectait ce qui était en place avant (donc la loi Toubon et la Constitution ):
« Je ne vois pas comment je pourrais appliquer cette loi. Et je ne peux d’ailleurs pas croire que cela se mette vraiment en place, alors qu’on nous incite depuis des années à nous internationaliser. Respecter ces restrictions, ce serait remettre en cause quinze ans d’efforts pour installer notre école sur la scène mondiale » (source ici). On se demande pourquoi nos juristes et politiciens se fatiguent à préparer, discuter et voter des lois ! Bel exemple pour la jeunesse formée au « management » : les Etats sont en déliquescence, la loi de demain est celle des écoles de commerce et des multinationales !

Le troisième groupe, celui des réactions équilibrées, nous a semblé bien représenté lors des discussions sur ce blog. Les arguments sont le refus de l’hypocrisie, la régularisation d’une situation de fait, le travail en réseau de la recherche, la nécessité d’enseigner en anglais à un haut niveau, la possibilité de faire venir des professeurs étrangers et les doctorants qui manquent dans certaines filières.

Un «représentant» de cette tendance, Bruno Sire, président d’université à Toulouse 1, a été souvent mis à contribution, dans les médias écrits et télévisés, dont le débat cité plus haut où les « anti » se sont davantage exprimés, notamment F. Asselineau, mais durant lequel de nombreux points ont pu être évoqués, l’animateur posant même une question évidente mais rarement présente : faut-il avoir des cours en anglais pour maîtriser l’anglais ? A laquelle Sire a répondu oui, au nom d’un enseignement de spécialité : «si vous ne maîtrisez pas l’anglais, vous n’avez aucune chance d’entrer à Airbus» (regarder ici).

Il a également été dit qu’on se trompait de combat, qu’il fallait développer les lycées français à l’étranger, un Erasmus francophone, etc. Un des participants raconte une anecdote illustrant un certain snobisme atlantiste de quelques écoles de commerce et de politique. Dans le Nouvel obs, Fauconnier rappelle les mauvaises conditions d’accueil des étrangers (et aussi parfois des Français, ajouterions-nous.. ) (lire ici).

Au sein d’un positionnement radicalement pro-anglais, le Nouvel Obs a quand même fait un article fouillé et équilibré (après le vote…) qui présente les tenants et aboutissants du sujet sans en cacher les incertitudes – ils s’y sont mis à trois pour l’écrire, preuve que tout n’est pas aussi simple qu’on veut parfois le dire ! (lire ici).

Globalement, les réactions et opinions sont donc les mêmes que celles lues ou entendues avant le vote, ce qui semble logique. Mais ces débats ont été l’occasion de mettre sur la table un sujet jusque là discret, voire tabou (qui savait que plus de 700 cursus se déroulaient déjà partiellement ou totalement en anglais?), de permettre à chacun de lire ou d’écouter les arguments des autres – ce qui n’est déjà pas si mal- et de mettre au jour pour les non spécialistes les ramifications et les bases fragiles de certains arguments, dans un dossier où la passion et la conviction tiennent souvent lieu de démonstration : attirer des étudiants étrangers (déjà nombreux en France comparativement aux autres pays) oui mais pourquoi, combien, lesquels, les meilleurs ou les plus riches, pourquoi manque-t-il des doctorants ici et là, trop de filières ou pas assez de vocations scientifiques francophones, ne peut-on apprendre l’anglais basique de spécialité sans enseigner en anglais, quid des frais de scolarité croissants ?

Dans le journal Le Temps,François Grin, économiste de l’Université de Genève, bien qu’il enseigne régulièrement en anglais, rappelle les limites des arguments « pro » et les risques du tout-anglais. Article solide mais réservé aux abonnés : si des écoles annoncent qu’elles ne respecteront pas les lois, je me demande si nous devons respecter les droits d’auteur ! Pas de mauvais esprit, tenons-nous en à des extraits, forcément arbitraires :

«Le véritable enjeu n’est pas celui du français contre l’anglais, comme la plupart des commentateurs le suggèrent, mais celui du plurilinguisme contre l’uniformité »

«(…) Donner certains cours en anglais se justifie dans un but d’ouverture bien comprise, si cela élargit les horizons de la transmission des connaissances; mais aucun cursus ne devrait être intégralement anglais

«La présence de l’anglais dans le monde aca­démique est constamment surestimée. (…) Quand on lit, sur le site internet du Nouvel Observateur (23.05.2013), que l’Université de Genève est l’une des meilleures du monde francophone parce qu’elle aurait «basculé dans l’orbite de la langue anglaise», avec pour indicateur la proportion de thèses de doctorat rédigées en anglais, on ne peut que s’inquiéter d’une telle confusion: car, à Genève, le français est la principale langue d’enseignement; c’est la langue des BA (sauf pour les formations linguistiques – si l’on étudie l’allemand, par exemple), et tout BA doit être suivi d’au moins une MA (maîtrise académique) consécutive en français. Certes, l’Université de Genève offre de nombreux cours en anglais (et j’en donne moi-même), mais l’idée que l’anglais serait «la» langue du monde universitaire est totalement fausse

«L’importance de l’anglais dans la société globalisée est surestimée. (…)»

«L’obsession de «l’étudiant étranger» amène à des absurdités. (…) Cette ambition se combine, de façon parfois assez confuse, avec l’idée qu’on va ainsi attirer les «meilleurs» étudiants. Mais croire que cela oblige à enseigner en anglais est aussi naïf qu’illogique: l’étudiant indien, chinois ou pakistanais qui souhaite vraiment une formation en anglais visera d’abord Harvard ou Oxford. (…) Et cela nous conduit à ces séminaires ubuesques où un prof à l’anglais pauvre et hésitant (parfois carrément pénible en raison d’un accent italien, français ou néerlandais à couper au couteau), parle devant des étudiants dont pas un seul n’est anglophone, et dont beaucoup rédigeront des travaux dans un anglais stéréotypé voire, pour certains, quasi inintelligible. (…) Offrons-leur donc des cursus bilingues avec des cours en anglais, mais aussi en français.»

«Ce n’est pas l’offre de cours en anglais qui maximise l’afflux d’étudiants étrangers. (…)En d’autres termes, les pays non anglophones qui attirent le plus d’étudiants étrangers ne sont pas ceux qui ont le plus anglicisé leur système académique: (…) Les étudiants étrangers viennent donc aussi chez nous pour l’allemand et le français: veillons à ne pas jeter ces atouts aux orties.»

«Le problème n’est pas l’anglais, mais l’hégémonie linguistique. (…) c’est l’hégémonie qui entraîne l’uniformisation, laquelle favorise la pensée unique, qui à son tour bride la créativité et l’innovation – sans même parler du mortel ennui qui naît de l’uniformité. (…) Dans la recherche, la langue est un outil de travail, et cela vaut surtout pour la langue maternelle: l’abandonner, c’est dévaloriser son outil de travail et scier la branche sur laquelle on est assis. Le véritable enjeu n’est pas celui du français contre l’anglais, mais celui du plurilinguisme contre l’uniformité.

«Il n’est pas étonnant que des intérêts sectoriels ne convergent pas avec l’intérêt général, mais en bonne politique publique, c’est la vision la plus générale qui doit guider nos décisions.»

Et il conclut par une analogie écologique sur la diversité.

Les « pro-anglais » ayant largement obtenu gain de cause, il nous semble élégant de laisser le dernier mot à un opposant, P. Amirshahi , député 9e circonscription des Français de l’étranger ::

« En conclusion, il n’y aura pas de « all in English » dans nos établissements d’enseignement supérieur, comme cela était envisagé initialement.  Et cela devra désormais, enfin ! , s’appliquer aux établissement hors la loi. Et ces « nécessités pédagogiques » devront désormais être démontrées pour toute filière désirant dispenser un enseignement en « langue étrangère ». C’est-à-dire essentielles à la maîtrise et la pratique de la matière enseignée. La conclusion de cette discussion démontre qu’il faut toujours mener les combats qu’on croit juste. » (lire ici).

Quant à l’avenir, wait and sea ! Evitez quand même les plages de Fukushima…

Ce billet nous est proposé par Krokodilo

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