quoi-de-9-docteurOn discute souvent dans ce blog du doctorat: est-il un vrai travail ou bien est-il tout simplement une poursuite d’étude ? Aujourd’hui la Gaïa Universitas accueille un texte, écrit par François, qui fait le point sur la question. Pour éviter toute ambiguïté, l’auteur précise que le champ du texte se limite à l’intention des seuls élèves-ingénieurs français qui souhaitent travailler en entreprise. Larges extraits de ce texte:

1 – Le doctorat : un diplôme objet de polémiques

L’utilité pour les les diplômés des meilleures écoles d’ingénieurs françaises d’obtenir un doctorat fait l’objet de déclarations contradictoires :

Pour les uns le doctorat serait tout à la fois :

–  un complément de formation susceptible de compléter le cursus de ces ingénieurs par 3 années de formation doctorale qui leur apporteraient une aptitude exceptionnelle à l’innovation, caractéristique indispensable au développement d’une économie française compétitive dans le contexte mondialisé du XXIème siècle,

–  une manière de couronner leurs études par le seul diplôme du plus haut niveau véritablement reconnu sur le plan international.

Pour les autres il s’agirait d’une prolongation d’études de 3 ans dont l’intérêt réel ne serait pas démontré, et qui impliquerait un début de véritable activité professionnelle très tardif (généralement 3 ans plus tard que les diplômés d’écoles de commerce/management avec lesquels ces ingénieurs se trouvent ensuite en concurrence pour certains postes de responsabilité).

Avant d’examiner ces points, il convient tout d’abord de rappeler que, contrairement à l’opinion qui prévaut en France, il ne s’agit pas là d’un débat purement franco-français qui serait dû à une réaction de défense corporatiste des ingénieurs de grandes écoles contre les attaques des universitaires relayées par certains politiques. Dans la plupart des pays développés, le doctorat fait l’objet de débats. Il suffit pour s’en convaincre d’aller sur le site anglophone http://en.wikipedia.org/wiki/Ph.D. et de prendre connaissance du paragraphe « Value and criticism » qui renvoie à des articles[1] de revues aussi sérieuse que « Nature » et « The Economist ».

 2 – Historique

 Pendant la plus grande partie du XXème siècle, dans le monde entier, le doctorat a été un diplôme essentiellement destiné à former des enseignants ou des enseignants-chercheurs pour les universités et les centres de recherche publics. L’industrie faisait appel à des docteurs uniquement lorsqu’elle avait besoin de spécialistes de domaines extrêmement spécialisés. Principales exceptions : l’Allemagne et certains pays de culture voisine (Suisse, Suède, …) où le titre de docteur (quelle que soit la discipline) a de longue date un grand prestige dans l’industrie ; dans le cas de la France la chimie (sans doute en raison de l’influence culturelle de l’Allemagne dans cette discipline).

Les universités ont toujours eu intérêt à maintenir un flux important de formation de nouveaux docteurs, car les doctorants (ainsi que les post-doctorants) constituent pour elles une main d’oeuvre qualifiée relativement peu coûteuse sans laquelle leurs départements de recherche auraient des frais de personnel prohibitifs.

Ce système a fonctionné de façon satisfaisante tant que le développement de la R&D publique et la croissance de l’enseignement supérieur dans l’ensemble des pays développés ont offert des possibilités d’emploi à pratiquement tous les nouveaux docteurs, situation qui disparaît peu à peu (mais qui existe encore aujourd’hui dans des pays en développement rapide tels que la Chine ou le Brésil).

Soucieux de maintenir l’important effectif de doctorants (et plus tard de post-doctorants) dont ils avaient besoin, et donc de pouvoir continuer à attirer dans cette voie de nombreux étudiants, les universitaires se sont donc préoccupés de trouver des débouchés en entreprise à une proportion de plus en plus importante de leurs docteurs. Ceci les a amenés à :

– ajouter à des cursus doctoraux ultra-spécialisés des compléments de formation préparant leurs futurs docteurs à ces nouveaux débouchés,

– inciter les entreprises à recruter des docteurs en développant, en particulier dans les médias, un argumentaire basé sur le fait  qu’au delà de l’intérêt évident que peuvent présenter des collaborateurs ayant une connaissance extrêmement approfondie de certains domaines, un avantage de caractère beaucoup plus général au recrutement de docteurs provient de leur formation par la recherche qui les préparerait de façon optimale à l’innovation, élément-clé de la prospérité future des pays à coût de main d’oeuvre élevé.

3 – Particularités de la situation française

 Le problème particulier à la France n’est pas différent de celui qui a été décrit au paragraphe précédent, mais il a été exacerbé par la dualité du système d’enseignement supérieur français où universités et grandes écoles se trouvent en situation de concurrence, en particulier pour recruter les meilleurs étudiants.

En effet, ulcérés de voir la majorité de ces derniers se diriger vers les grandes écoles, les universitaires ont pensé trouver dans une dialectique bien construite en faveur du doctorat un instrument permettant changer cet état de fait.

La spécificité française vient du fait que, dans un tel climat de rivalité, les universitaires  (emmenés par Claude Allègre) ont ajouté à des arguments tout à fait recevables, tels que les qualités apportées par la formation par le recherche, des affirmations inexactes qui ont eu et ont encore un grand impact :

–  la force de l’innovation américaine viendrait du grand nombre des docteurs qui y sont formés (alors que, par rapport à leur population 5 fois supérieure, les Etats-Unis forment tous les ans moins de docteurs[2] – environ 50 000 – que la France  – 11 à 12 000  – , en particulier dans le domaine scientifique  – 25 000 contre 6 à 7 000 – ),

– une proportion importante des ingénieurs américains serait titulaire d’un doctorat, et la formation d’ingénieurs bac + 8 serait en train de devenir le standard mondial (alors que les 3/4 des ingénieurs américains se contentent d’un bachelor  bac + 4),

–  les dirigeants des grandes sociétés américaines seraient souvent des docteurs (alors qu’une enquête faite en 2008 a permis de dénombrer uniquement 1 docteur scientifique et 2 docteurs en économie/business parmi les patrons des 161 sociétés américaines faisant partie des 500 plus grands groupes mondiaux),

– la force de l’économie américaine viendrait de la capacité de ses docteurs à créer de nouvelles sociétés qui accèderaient rapidement à des tailles et des capitalisations boursières égales à celles des plus grands groupes (alors que les plus emblématiques de ces réussites se rencontrent dans le domaine de l’informatique et de l’Internet, où beaucoup de créateurs d’entreprises ont au contraire des diplômes de niveau modeste – Apple – ou ont même abandonné leurs études supérieures avant d’obtenir le moindre diplôme – Microsoft, Facebook – ),

–  la force de l’industrie allemande viendrait de la formation d’un nombre très important de docteurs en sciences et ingénierie qui occuperaient ensuite beaucoup de postes-clés dans les entreprises. Or s’il est exact que le nombre de docteurs formés tous les ans en Allemagne (environ 25 000) est très supérieur au chiffre français (11 à 12 000), la différence est beaucoup plus faible au niveau des seuls docteurs en sciences et ingénierie (9 à10 000 en Allemagne pour 81 millions d’habitants contre 6 à 7 000 en France pour 65 millions d’habitants)

4 – Intérêt du doctorat.

L’avantage que peut présenter pour un ingénieur français la possession d’un doctorat est double :

– Pour rester compétitive malgré un coût du travail élevé, l’économie française (de même que celle des autres pays développés) doit fournir des produits et des services innovants (et de qualité). Or l’ambition de la formation doctorale, qui repose sur l’étude d’un sujet original et la rédaction d’une thèse, est bien de préparer à innover, alors que le cursus de formation d’un ingénieur est surtout axé sur l’acquisition et la mise en oeuvre des connaissances existantes,

– Les cursus de formation des ingénieurs français ne sont pas reconnus à leur juste valeur par les organismes étrangers ; l’absence de possession d’un doctorat risque de constituer un plafond de verre pour le recrutement puis l’évolution professionnelle.

Toutefois, il est intéressant de constater que, compte tenu de l’évolution des formations d’ingénieurs le premier point fait actuellement l’objet d’appréciations très différentes :

– pour Christian Lerminiaux, Président de la Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs : « Si la France veut rester compétitive, elle doit former des ingénieurs de niveau bac + 8, c’est le standard dans les pays étrangers. Pendant leurs trois années de thèse, les étudiants développent des compétences équivalentes à une expérience professionnelle de dix ans »[3],

– pour la Direction générale du Trésor qui s’est livrée à une analyse de la R&D des entreprises : « Si on compare, à l’aide d’un modèle économétrique, la productivité des docteurs à celles des autres diplômés, au sein d’une cellule de R&D privée, il en ressort que les docteurs ont une productivité comparable à celle des ingénieurs. Cumuler un doctorat et une école d’ingénieurs n’apporterait pas de gain significatif pour la production d’inventions brevetables par rapport à chacune de ces formations prises séparément ».[4]

Enfin, il convient de préciser qu’il existe un domaine où le doctorat ne s’est pas imposé : c’est celui de le gestion, où ce diplôme obtenu par un petit nombre d’étudiants ne présente un intérêt que pour des chercheurs universitaires et accessoirement quelques consultants. Dans ce domaine, pour une activité en entreprise,  le diplôme roi au niveau international reste le MBA et cette situation ne paraît pas devoir être remise en cause.