CPGEChaque année, avec le temps de la saisie des vœux APB par les lycéens, revient la récurrente critique contre les classes préparatoires. Cette année, avec la préparation du projet de loi sur l’ESR, les remises en cause sont plus subtiles. Elles s’articulent autour du thème classique de l’inégalité des chances pour l’accès à l’enseignement supérieur avec cependant une nouveauté : l’insuffisante exposition des étudiants de CPGE à la recherche ; la recherche, nouveau totem sans lequel il n’existerait point de bonnes études supérieures.

L’APPLS a déjà répondu à cette question de la supposée absence d’exposition à la recherche pour ce qui concerne les classes préparatoires littéraires [1]. Elle souhaite désormais, par ce court texte, remettre en perspective la place des CPGE dans le panorama de l’enseignement supérieur. Il ne s’agit pas de nier la nécessité d’une réforme de l’enseignement supérieur mais de pointer du doigt les véritables problèmes.

En bref, est-il, comme le demande récemment un syndicat si « prioritaire » de rapprocher les CPGE des universités, est-ce vraiment là un chantier urgent sans lequel ne pourrait s’effectuer « la démocratisation effective de l’enseignement supérieur » [2] ?

Il convient en préambule de rappeler un chiffre [3] ; en 2011-2012, il y avait en France 1,4 millions d’étudiants inscrits dans les universités et 79.831 élèves en CPGE…

La question de la démocratisation

Cette question est évidemment prioritaire pour les Français, pour les gouvernements et pour les acteurs de l’enseignement supérieur. Nous nous bornerons ici à analyser des données concernant les désormais fameux taux de boursier et la part de certaines catégories socioprofessionnelles (CSP) dans l’enseignement supérieur.

Le taux de boursier

Nous savons bien qu’il existe dans l’enseignement supérieur des différences selon les niveaux de bourse et que les « boursiers à taux zéro » dispensés de droits d’inscription permettent de gonfler des statistiques. Toutefois, il convient de trouver un indicateur fiable, clair pour tout le monde et permettant les comparaisons dans le temps.

En 2010-2011, il y a 37,5% d’étudiants boursiers dans l’ensemble du post-Bac. Pour ce qui concerne les seules universités, le taux est de 33,6%. En comparaison, les boursiers en CPGE sont à la même date de 25,7%. Un écart insupportable nous dirons les défenseurs de la démocratisation, symptôme de l’insuffisante ouverture sociale des CPGE. Regardons de plus près…

Ainsi, si l’on observe le taux par filière universitaire, le panorama change un peu : en droit 28,8% ; en formation de santé (médecine, pharmacie…) 28,7%. Enfin,  si nous regardons ce taux de boursier au niveau du Master, il tombe, pour l’ensemble des filières universitaires, à 18,5%. La question qui se pose donc est plutôt celle de la démocratisation de la réussite universitaire notamment en L3 (nous y reviendrons).

Il faut aussi regarder les efforts que chaque filière effectue dans ce domaine. Ainsi, entre 2006 et 2010, le taux de boursier passe de 29,3% à 37,5% pour l’ensemble des étudiants (+8,2 points) ; à l’université la hausse est de 6 points et en CPGE elle est de 7,1 points… Ce résultat est le fruit d’une politique volontariste des acteurs de l’enseignement supérieur (et les CPGE y ont contribué) mais peut-être aussi de la dégradation de la situation économique globale.

Les catégories socioprofessionnelles

Les chiffres sont ici très éloquents. En 2008 [4], le pourcentage d’enfants d’ouvriers dans l’enseignement supérieur est de 10,7% ; en CPGE, il est de 5,1%. A l’inverse, les enfants de CPIS (catégories professionnelles intellectuelles supérieures) sont 30% dans l’enseignement supérieur et 50% en CPGE ! La messe est dite, les CPGE sont élitistes socialement. Là encore, il faut aller plus loin et tâcher de comprendre ce phénomène… pour y remédier !

Relativisons d’abord l’élitisme social des seules CPGE et regardons ces taux par filière universitaire. Les enfants d’ouvriers sont 8,4% en droit ; et au niveau du Master, on ne retrouve plus que 6,7% d’enfants d’ouvriers contre 36,9% pour les CPIS. Mais nous pouvons nous pencher davantage sur le cas des études de médecine [5]. En 2007-2008, le pourcentage d’enfants de catégories sociales très favorisées est de 47,5% en 1ère année mais de 62,7% en 2ème année… Quant à la part des catégories défavorisées, elle tombe de 14,5 à 7,9% (en CPGE, le taux est de 10,5%). Nous pouvons donc dire sans risque d’être contredit que la question de l’élitisme social supposé des CPGE pourrait être relativisé comparée à d’autres…

Mais pour comprendre ce phénomène, il ne faut pas regarder l’aval mais bien l’amont. Le taux d’enfants d’ouvriers est le reflet des inégalités globales de l’enseignement primaire et secondaire. Ainsi, en 2008, le pourcentage d’enfants d’ouvriers et d’inactifs en 6ème est de 38% environ mais on n’en retrouve plus que 15% qui obtiennent un Bac avec mention et surtout en ce qui concerne les Bacheliers généraux (qui sont le vivier des CPGE), ils ne sont plus que 5,3% à obtenir le Bac avec mention… Nous rappelons que le taux d’enfants d’ouvriers en CPGE est de 5,1%. Peut-on encore dire que le problème se situe au moment de l’entrée en « prépa » ?

Mais allons plus loin encore et intéressons-nous aux façons dont s’informent les familles pour le choix de la filière post-Bac [6]. Quatre types de ressources sont utilisés principalement : les rencontres organisées par les établissements, la famille, les enseignants, les informations dans les magazines et brochures. Deux autres ressources sont beaucoup moins utilisées : les conseillers d’orientation, les copains. La hiérarchie des moyens d’information utilisés est liée au niveau d’éducation des parents. Les élèves dont les parents n’ont pas le baccalauréat mobilisent dans l’ordre : les enseignants, les magazines, les rencontres d’établissement, les conseillers d’orientation, les copains et, en dernier, la famille. A l’inverse, les informations obtenues de la famille viennent en 2ème position pour les bacheliers dont les parents sont titulaires d’une licence ou plus. Tout cela est fort logique, mais il n’est jamais inutile de rappeler les inégales sociales dans l’accès à l’information.

Et nous retrouvons là une problématique bien connue des acteurs de la filière CPGE qui multiplient les interventions dans les établissements scolaires, dans les « salons de l’étudiant » pour faire connaître leurs formations. Ajoutons que compte tenu du poids de la presse dans la détermination du choix par les parents qui n’ont pas le Bac, les articles assassins qui font de la « prépa » un « enfer » font en réalité le jeu de la reproduction sociale en ne terrifiant que ceux qui les lisent et les croient là où les autres, qui se reposent d’abord sur la famille pour s’informer, savent très bien à quoi s’en tenir et continuent d’y envoyer leurs enfants…

Réussite des étudiants et devenir professionnel

Nous souhaitons maintenant nous intéresser à la réussite des étudiants ; l’objectif est toujours le même, pointer les vrais problèmes et les véritables chantiers à conduire pour l’enseignement supérieur [7].

Réussite en Licence

Le nombre d’étudiants qui obtient son L3 en 3 ans est de 38% ; le taux passe à 58% pour ceux qui font le parcours en 5 ans. Mais ces chiffres globaux masquent de profondes inégalités en fonction du type de Bac obtenu. Ainsi, un bachelier général a 65% de chances de réussir sa licence en 5 ans contre 24% des bacheliers technologiques… Et si le bachelier général a obtenu une mention le taux de réussite à 5 ans grimpe à 83 ! Nous rappelons ici qu’en CPGE (où le seul critère de sélection est le mérite scolaire), 85% des élèves ont obtenu le Bac avec mention. On peut donc en déduire facilement que les étudiants de CPGE réussissent largement en Licence (notamment les littéraires qui se réorientent à 80% vers l’Université en L3 et M1), ce système fonctionne.

C’est donc plutôt vers la réussite en Licence de tous les étudiants qu’il faut se pencher ; c’est bien là le véritable enjeu. Ainsi, si on regarde le taux de passage de L1 en L2, il est de 52% pour les bacheliers généraux mais de seulement 21% pour les bacheliers technologiques et de 18% pour les bacheliers professionnels ; parmi ces deniers, 24% ont même arrêté leurs études supérieures en L1…

Se pose enfin pour la réussite, la question du succès à l’intérieur du parcours CPGE. On peut rappeler des chiffres simples : il y a aujourd’hui 40.400 élèves de 1ère année en CPGE et 39.431 en 2ème année. Même si certains élèves de 2ème année sont en fait des redoublants, il est tout de même clair que les taux de passage en 2ème année sont très élevés. Là encore, on peut comparer ce parcours avec celui des études de médecine par exemple. Ainsi, avec la mise en place en 2010 de la licence PAES (Première année des études de santé), les taux de passage varient selon les universités entre 12 et 24%…

Diplôme et chômage

Cette inégalité face au diplôme est tout à fait discriminante pour l’accès à l’embauche. En 2011, le taux de chômage 4 ans après l’arrêt des études est de 9,3% pour un titulaire de la licence, de 18,4% pour un simple bachelier et de 45,7% pour un jeune sans aucun diplôme !

Il nous semble donc que le véritable chantier pour l’enseignement secondaire et supérieur est là : dans l’accès au diplôme de tous les collégiens et lycéens, dans le succès post-bac de tous les bacheliers.

Conclusion

Ce rapide, mais argumenté, bilan nous amène donc à replacer les CPGE à leur juste –et modeste- place dans le paysage de l’ESR (80.000 élèves !). Le système tel qu’il est fonctionne [8], il produit des réussites. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne doit pas se réformer mais en réalité il ne cesse de le faire. Tous ceux qui connaissent bien le système éducatif savent que les CPGE d’aujourd’hui  ne sont plus celles d’il y a 10 ans : ouverture sociale, ouverture des débouchés, objectifs de formation, tout ceci a été revu et amélioré.

Ainsi, l’APPLS ne considère pas comme « prioritaire » ou « urgent » de se pencher sur le cas des CPGE qui n’ont pas attendu le futur projet de loi sur l’ESR pour bouger. Les enjeux majeurs et véritablement urgents sont ailleurs. Il reste à démocratiser le mérite en AMONT et surtout à réfléchir à l’insertion de TOUS les bacheliers dans le post-bac.

Ce billet nous est proposé par Sébastien COTE, vice-président de l’APPLS


[1] Voir le texte publié sur le site internet de l’APPLS et sur le blog Gaïa Universitas

[2] Communiqué de presse du SGEN-CFDT du 8 février 2013

[3] Les chiffres de cet article sont issus de diverses enquêtes de la DEPP et sont accessibles sans problème via internet

[4] S. Lemaire, DEPP, note d’information, mars 2008.

[5] DEPP, note d’information, mai 2011

[6] S. Lemaire, DEPP, note d’information, mars 2008

[7] Source : N. Brafman, Le Monde, 17 avril 2012 ; les chiffres concernent des élèves ayant eu le Bac entre 2002 et 2005

[8] Comme le rappelait d’ailleurs le rapport du député J.Y. Le Déaut en janvier 2013 en conclusion aux Assises de l’ESR

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