DrapeauEurope2On en parle depuis quelques jours car c’est imminent… On en parlait aussi depuis quelques années, parce que cela préoccupait les esprits… À la fin du mois, le classement U-Multitrank des « meilleures universités », produit par la Commission européenne, va entrer en service. Cela donnera du grain à moudre aux personnels universitaires français qui ne digéraient pas la notion qu’une agence nationale se permette d’évaluer leur travail, et cela relancera le débat sur l’opportunité ou non de procéder à un classement ou une comparaison internationale des établissements d’enseignement supérieur. On connait, bien entendu, la réponse des nonistes.

Ces dernières années, les différents classements proposés subissaient le même sort que les agences de notation de crédit, et parfois on les trouvait une parfaite illustration de la fameuse citation anglaise: « Il y a les mensonges, les fieffés mensonges et les statistiques ». Alors que la France s’était habituée à classer les personnes par ordre de sortie de ses concours de fonctionnaires, la notion que l’on puisse classer ses institutions, a fortiori celles où oeuvrent ses fonctionnaires, cela relevait de la faute de goût. C’était une offense à l’égalitarisme républicain, du moins tel que ce concept est compris en France, en une notion très peu traduisible au delà du Rhin, du Jura, des Alpes, des Pyrénées et du Quiévrain. L’exception soigneusement cultivée du modèle-que-le-monde-nous-envie était philosophiquement incompatible avec cette tentative d’évaluation. d’abord, c’est un modèle qui se pense naturellement à la place numéro 1, donc tout autre effort de classement est superflu. Deuxièmement, on imaginait que le rêve de tout étranger était justement de copier ce modèle numéro 1: donc inutile de se demander où ils se situaient, forcément derrière le numéro 1, mais aspirant à devenir aussi le numéro 1. Encore une autre raison de ne pas s’embarrasser de ces fieffés mensonges statistiques de classements. Il est vrai que d’un point de vue technique, les différents types d’établissement supérieurs français ne donnaient pas de bonne prise à comparaison avec les institutions essentiellement universitaires d’autres pays: mais cela n’était que la preuve que ces étrangers étaient tous des zéros incultes.

Preuve en fut apportée lorsque les Chinois de Shanghai Jiao Tong se mirent en tête de proposer un classement pour l’orientation de leurs étudiants partant chercher la substantifique moelle à l’étranger. Comme l’on sait de longue date que des producteurs de biens de consommation de faible qualité ne peuvent être des centres de référence, l’affaire était entendue et l’on pouvait continuer à dormir entre Français sur ses deux oreilles. Comme, malheureusement, et en dépit des critiques techniques, ce classement gagnait en publicité, il fallait quand même, de temps à autre, ressortir l’attirail contestataire permettant le rejet intellectuel et de l’exercice tel qu’il était proposé par ces Chinois interlopes et de l’exercice d’évaluation en tant que tel (à ce propos, l’AERES n’avait qu’à bien se tenir, et désormais, c’est messe dite et paix à son âme). Le même traitement pouvait d’ailleurs être réservé à d’autres impertinents: PISA, faite par l’OCDE, bien que relevant surtout de l’étude de l’éducation primaire et secondaire, s’est également trouvée vouée aux gémonies par la caste. Le classement du Times Higher Education Supplement présentait l’immense inconvénient d’être réalisé par des Britanniques, qu’on sait de nature perfide depuis le célèbre bon mot d’un petit militaire corse au tournant du XVIIIème siècle. Pour sauver l’honneur, l’Écoles des Mines se mit en tête d’utiliser le critère imparable, celui du nombre d’anciens élèves dirigeants d’entreprises du Fortune 500, et effectivement l’honneur se trouvait sauf, catapultant l’École Nationale d’Administration à la 7ème place mondiale. Ainsi les grandes écoles françaises trouvaient enfin leur dû. Pas certain que le reste des universités y soient si bien placées mais tant que l’on avait enfin requinqué l’ego des fonctionnaires français, c’était le principal.

Un problème évidemment récurrent évoqué par rapport à ces différents classements de l’enseignement supérieur était justement que, si on les comparait à PISA, on n’avait guère d’informations sur les qualités des enseignements, car les critères retenus concernaient surtout l’excellence de la recherche. L’expérience des étudiants était elle aussi laissée de côté.

Peut-être était-il juste, malgré les récriminations, de tenter des expériences pionnières: ces défauts ne seraient jamais tant apparus si ces sacrés Chinois ne s’étaient pas d’abord essayés à faire ce que refusaient de faire les universitaires français. C’est ainsi que désormais des experts rendant compte à l’eurocratie bruxelloise vont eux aussi se livrer à l’exercice, en espérant justement intégrer les éléments qu’on avait négligés. À terme ce classement devrait même être utilisé comme un indicateur, car il ne s’agirait pas seulement de dire aux étudiants quelles sont les « 500 meilleures universités du monde », mais d’offrir un aiguillon pour qu’à terme entre deux cents et trois cents institutions européennes soient bien membres du Top 500. ça renoue bien avec l’ambition européenne énoncée en l’an 2000 à Lisbonne mais disparu dans le marécage des finances truquées de bon nombres de pays membres de l’Union.

La ministre de l’enseignement supérieur, qui se félicité toujours d’être ministre, a aussi entrepris de se féliciter que le classement U-Multirank voit le jour. Elle est assurée de sa place dans l’histoire intellectuelle de la civilisation occidentale. Il restera ensuite de voir comment ses fonctionnaires si réticents à toute évaluation vont réagir à ce nouveau hochet.

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