A mon sens, l’un des enjeux les plus importants des assises concerne le devenir du premier cycle du supérieur. Beaucoup de contributions convergent pour dire qu’il marche sur la tête, constat que nous avons souvent discuté ici. Le problème est particulièrement complexe car les formations post-bac sont gérées par de multiples institutions : les  lycées pour les STS et CPGE (qui dépendent du ministère de l’éducation nationale), les universités (MESR) et les cycles intégrés dans les écoles (divers ministères). Ajoutons à cela les IUT qui ont une certaine autonomie et un statut dérogatoire de sélection des étudiants.

C’est à l’université que sont concentrés la majorité des problèmes, pour plein de raisons : taux d’échec important, public d’une grande hétérogénéité (impossibilité d’avoir une pédagogieadaptée à tous), interdiction de sélectionner ses étudiants, désertion des étudiants. Bien entendu on pourra injecter de nouveau moyens, comme par exemple récemment par les fameux 1000 postes en plus dans les universités, dédiés à l’enseignement du premier cycle. Mais, à mon sens, c’est de l’argent gâché car on ne pourra pas s’en sortir sans une réforme majeure et courageuse de l’ensemble du premier cycle.

Récemment, la CPU (conférence des présidents d’université) nous a proposé un texte fort riche, destiné aux assises de l’ESR et déposé à quelques jours du deadline de clôture des contributions. Ce texte aborde plein de sujet divers, dont bien entendu le premier cycle universitaire (lire ici). Extrait :

« L’architecture des formations post-bac, mais surtout la distribution actuelle des publics dans ces formations, ne permettent pas de faire réussir le plus grand nombre. Il est urgent de rendre plus lisibles et cohérents les différents dispositifs de formation, de réaffirmer les atouts et les objectifs d’une formation universitaire, mais aussi d’offrir des parcours de formation adaptés à chaque public, à son cursus antérieur, à son projet d’études et d’insertion.

Proposition : La CPU considère que l’enseignement supérieur a vocation à accueillir tous les publics titulaires d’un baccalauréat dans la filière la plus adaptée à leurs souhaits et leurs capacités. Pour cela, elle propose que :

• la sélection en STS pour les baccalauréats professionnels, et en IUT pour les baccalauréats technologiques, soit remplacée par un mécanisme d’orientation, afin que les bacheliers professionnels soient accueillis prioritairement en STS et les bacheliers technologiques en IUT, la licence ayant vocation à accueillir prioritairement des bacheliers généraux.

• la licence soit déclinée en parcours différenciés, allant de parcours plus exigeants à des parcours mieux accompagnés, dont les pré-requis à l’entrée seraient clairement affichés (des parcours à flux non régulés étant proposés en complément de parcours à flux régulés, pour que chaque étudiant puisse être accueilli en licence) ;

• l’ensemble des filières du post-bac et les moyens y afférant relèvent tous de la tutelle du MESR et que leurs financements soient modulés en fonction des publics accueillis ».

Cette proposition de la CPU me parait aller dans le bon sens et correspond parfaitement à une réforme très majeure de notre enseignement supérieur. (1) l’ensemble des formations sont placées sur la tutelle d’un seul ministère, ce qui parait indispensable pour lutter contre la concurrence contre-productive que se livre les différents partenaires du service public,  au détriment d’une bonne cohérence et orientation des étudiants. (2) Sans prononcer le mot interdit de « sélection » (elle préfère le terme de « flux régulé »), la CPU met les pieds dans le plat, tout en laissant ouvert l’accueil pour tous. (3) Elle conforte ce que beaucoup ont écrit lors dans les contributions aux assises : les formations STS et IUT doivent être consacrées à la formation professionnelle et ne doivent pas servir de tremplin vers des études longues ou de contournement de l’université pour les bacheliers généraux.

A noter que le texte de la CPU est assez en phase avec celui récent de Terra Nova sur le sujet du premier cycle (lire ici). Extrait :

Mettre les universités au centre du système suppose qu’elles s’incarnent en des structures fortes, légitimes et bien identifiées. Il faut simplifier le système, en favorisant un modèle d’institutions pluridisciplinaires intégrant enseignement et recherche.

Accueillir tous les étudiants en licence, mais dans des parcours différenciés en fonction de la diversité des projets et des potentiels individuels de formation. C’est aux universités de s’adapter à la réalité des publics qu’elles accueillent en offrant à tous des parcours de réussite adaptés, en même temps que des cursus véritablement attrayants pour les meilleurs étudiants.

 

J’ai envie d’ajouter à cette liste appelant à une réforme du premier cycle du supérieur par un extrait d’un texte des refondateurs (dingue ! ils sont toujours vivants !). Curieusement, ce texte ne semble pas avoir été déposé sur le site des assises dans une tribune dans Le Monde (lire ici). Extrait :

La question la plus grave est bien sûr celle de l’entrée en première année universitaire. Dans un contexte où tous les autres cursus de formation ont le droit de choisir leur public à l’entrée, l’université joue un rôle de « voiture-balai », chargée de prendre en charge ceux qui n’ont pas trouvé de place ailleurs.

L’hypocrisie est à son comble quand, au motif que le baccalauréat reste légalement le premier titre universitaire, on demande aux universités d’accueillir tous les titulaires d’un baccalauréat technique ou professionnel, alors que ces diplômes n’ont jamais été conçus dans la perspective d’une poursuite d’études à l’université et que l’on sait que les deux tiers des bacheliers technologiques et les neuf dixièmes des bacheliers professionnels n’accéderont jamais en troisième année de licence.

Il est illusoire de croire, comme on le « serine » régulièrement, qu’il suffirait d’encadrer plus strictement les étudiants de premier cycle (avec quels moyens d’ailleurs ?) pour régler le problème de l’échec en première année.

L’échec en premier cycle universitaire n’est que la plaie apparente d’une pathologie qui relève de l’ensemble du système français d’enseignement supérieur et de son articulation avec l’enseignement secondaire, c’est-à-dire du statut du baccalauréat, qui est plutôt un certificat de fin d’études secondaires.

Dans l’immédiat une solution simple et applicable consisterait à autoriser les universités à définir leurs exigences pour l’entrée en première année. En contrepartie, elles auraient l’obligation d’ouvrir un cycle de remédiation (« année zéro »), sanctionné par un examen terminal, pour le public jugé dans l’incapacité de suivre avec profit un premier cycle universitaire.

Nous pensons toutefois qu’il s’agit là d’une base incontournable pour tenter une inflexion de la trajectoire actuelle. Sans cette inflexion, on assistera à l’approfondissement d’un dualisme déjà bien installé de l’enseignement supérieur français, entre un secteur sélectif, de plus en plus souvent privé, et une université publique en train de devenir « l’université des pauvres ».

Une telle tendance conduit à un désastre culturel et scientifique, car le marché, qui est un dispositif de régulation de court terme, ne sera jamais en mesure de promouvoir la recherche fondamentale et la transmission désintéressée de connaissances qui sont au coeur de l’idéal universitaire. Il n’est pas trop tôt pour agir ; il est presque déjà trop tard.

Enfin, si ce n’est pas encore fait, on pourra lire la longue analyse du premier cycle « la licence au risque de la secondarisation », par Martin Andler sur le blog de J.F Méla, ici.

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