L’article « Global mobility: Science on the move » paru dans  « Nature » du 17 octobre (lire ici) a visiblement inspiré François Garçon qui en a tiré dans une version en ligne du Nouvel Observateur une conclusion sans appel : « L’enseignement supérieur français se meurt. Une réputation qui dégringole » (lire ici).

« Sur la base d’un échantillon de 2.300 universitaires, deux chercheuses, Laura Harper et Fiona Watt, ont conduit une vaste enquête internationale. Trois questions ont été posées :

  1. Quels sont les pays ayant l’impact scientifique le plus important aujourd’hui ?
  2. Quels sont les pays qui devraient avoir l’impact scientifique le plus important en 2020 ?
  3. Envisageriez vous de vous y installer ?

Au plan de l’impact scientifique actuel, la France (avec 25 points) se situe à la 6e place internationale, derrière le Japon (27), la Suisse (27), l’Allemagne (47), la Grande-Bretagne (50), les États-Unis (87). Cette hiérarchie n’étonnera personne. Elle corrobore les palmarès sur les universités que nous ont livrés depuis bientôt dix ans les classements de Shanghai, du Times Higher Education, etc.

La surprise, mais est-ce vraiment une surprise, vient des réponses à la deuxième question. Telle que perçue par les universitaires étrangers, dans moins de dix ans, la France en tant que place scientifique n’existera plus. De 6e du point de vue de sa réputation actuelle, la France (avec 8 points) chute à la 10e place, derrière l’Australie (13), le Brésil (16), la Suisse (18), la Grande-Bretagne (19), le Japon (22), l’Allemagne (23), l’Inde (29), les États-Unis (36), la Chine (59).

Un système défaillant et obsolète

Passant d’une cotation de 25 à 8, la France a non seulement rétrogradé, ce qui est évidemment gravissime. Mais le pire est la brutalité de son déclin, sans pareil parmi les autres pays qui s’affaissent en raison de la montée de la science chinoise et indienne. Parmi tous les pays cités, la France accuse la plus forte perte de notoriété scientifique aux yeux de ceux qui constituent l’univers scientifique actuel. Ainsi nous jugent non les agences de notations, mais nos pairs !

Un jour peut-être, les responsables de l’enseignement supérieur s’interrogeront sur comment et pourquoi notre pays a pu ainsi faire fausse route puis, décillé depuis 2003 par les classements internationaux, a persisté à foncer dans le mur. »

A première vue, les résultats de l’enquête sur l’impact actuel de la recherche menée dans différents pays ne paraissent pas choquants : que derrière les Etats-Unis (bien évidemment hors concours) un panel de chercheurs de tous pays positionne la France en 5ème position mondiale, assez loin derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni, mais presque ex-aequo avec le Japon (4ème), voilà qui n’est pas très différent  de ce qu’on constate en consultant dans Wikipédia les articles qui décomptent les nombres de Nobel en physique, chimie et médecine : une recherche française en 4ème position mondiale (étant entendu que les réputations ainsi que la reconnaissance par des prix Nobel manifestent d’un certain retard par rapport à la situation présente, ce qui pénalise les pays asiatiques, y compris le Japon).

Quant à la recherche suisse, quelles que soient ses grandes qualités, son impact mondial est obligatoirement limité par la petite taille du pays, et le fait que l’article de François Garçon lui attribue un score (27%) supérieur à celui de la France (25%) intrigue, ce qui amène à remonter aux résultats bruts de l’enquête de « Nature » donnés page 12 du document (lire ici). François Garçon a confondu l’impact la Suisse (8 millions d’habitants) avec … celui de l’ensemble de l’Europe moins ses trois plus grands pays, soit 200 à 300 millions d’habitants (ce qu’il a d’ailleurs admis très facilement sur son blog du nouvel Obs).

Mais la vérification de ce point de détail amène essayer de comprendre comment l’auteur de l’article de « Nature » a bâti ses statistiques, ce qui entraîne des  questions de fond sur la méthodologie employée. Ont répondu 2314 chercheurs de tous pays qui devaient dire quels étaient les pays dont la recherche avait le plus fort impact sur leur propre recherche (plusieurs réponses étant possibles, ce qui amène à des totaux supérieurs à 100%).

Or que montre le tableau mentionné plus haut ? C’est que dans pratiquement tous les pays, 80 à 90% des chercheurs estiment que la recherche américaine a un impact sur la leur, et que le pays qui vient juste après est très souvent … leur propre pays (ce qui paraît assez logique, c’est celui dont ils connaissent le mieux la recherche). L’ennui, c’est que dans l’enquête on additionne des avis de chercheurs du monde entier, et que certains pays sont beaucoup mieux représentés que d’autres dans le panel (États-Unis : 594 réponses, Royaume-Uni : 190, Allemagne : 122, France : 66). Un dépouillement sérieux aurait dû introduire une correction visant à donner à l’ensemble des réponses provenant d’un pays un poids proportionnel à l’importance de sa communauté de chercheurs.

Mais où le problème devient beaucoup plus grave, c’est dans la prédiction sur la situation en 2020. Le nombre de réponses est beaucoup plus faible, et certaines de ces réponses sont aberrantes. Deux exemples : alors que 54 % des Chinois estiment que la recherche américaine aura encore un impact sur la leur en 2020, les Canadiens ne sont que 12% (qui peut croire au sérieux de ce chiffre ?). Quant aux Français, ils ont sans hésiter mis l’impact de la recherche allemande, britannique et française en 2020 à … 0 et, par un incompréhensible miracle, celui du reste de l’Europe à 18%.

Donc les chiffres donnés dans l’article de « Nature » sont :

  • affectés par un biais statistique important pour la situation actuelle,
  • un exemple manifeste de « Garbage in, garbage out » pour la prévision sur la situation en 2020.

L’ennui est que ce que voient les lecteurs, vont répéter les journalistes, entendre les politiques … ce sont les beaux diagrammes de « Nature » et les pamphlets si bien tournés de François Garçon.

Ce billet nous est proposé par François

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