« Je fais dans ce rapport un diagnostic assez sévère sur le déclin de l’industrie française, qui s’est accéléré ces dix dernières années » – Louis Gallois, le 5 novembre 2012. Voilà qui va nous redonner le moral. J’ai tenté de lire le rapport Gallois, mais je n’ai pas bien réussi à me concentrer. Compétitivité, innovation, gain de productivité, tous ces mots et formules se bousculent un peu au point que je n’arrive plus à percevoir clairement leurs significations respectives. Si je résume sommairement, la France n’est pas assez compétitive à cause du coût du travail trop élevé. Un autre raison est que les investissements des entreprises en R&D sont trop faibles. Ces deux raisons ne peuvent certainement pas être prises séparément. Par exemple des investissements auraient pu permettre de réduire le coût du travail, ce qui aurait pu engendrer des marges pour investir. Bref tout ça se mord la queue et on ne sait plus qui est responsable du déclin français : l’Etat qui a saigné à blanc les entreprises ou bien les entreprises qui n’ont pas su mettre en place une stratégie industrielle adaptée au marché mondialisé?

Ci-dessous, quelques remarques en vrac inspirées de la lecture du rapport Gallois:

Formation. Dans le rapport, il y a finalement peu de chose sur la formation ou la recherche. Le rapport dit que « la formation initiale, hors celle des ingénieurs qui demeure un point fort, n’est pas suffisamment orientée vers les besoins de compétences de l’industrie. L’existence de tensions sur l’emploi dans de nombreux secteurs industriels, atteste de l’inadéquation entre l’offre de formation et les besoins de l’industrie, tant au niveau de la formation initiale que de la formation continue ». Je reste toujours un peu dubitative sur ces discours de formations qui devraient être en adéquation avec les besoins de l’industrie. Les constantes de temps de la formation initiale et l’industrie sont assez différentes. A mon sens, cela devrait se faire en deux temps : une formation initiale pas trop spécialisée afin d’offrir aux étudiants un spectre d’opportunité d’emplois qui ne soit pas trop fermé et ensuite, dans un deuxième temps, une formation continue à la charge des entreprises de façon à approfondir une compétence spécifique.

Choc de compétitivité -> choc structurel de l’ESR ? Le rapport n’est pas consacré à l’éducation : « Nous ne traiterons pas ici de ce sujet majeur mais nous voulons souligner que l’Éducation est à la base de la compétitivité d’un pays ». Le rapport est surtout centré sur des actions de court terme, en l’occurrence alléger le coût du travail pour les entreprises. De là à dire qu’elles vont investir en conséquence, c’est un peu parier sur l’avenir. A mon sens, le vrai choc de compétitivité à moyen terme correspondrait surtout à un choc structurel de notre enseignement supérieur. Il est actuellement mal adapté au dialogue chercheurs-ingénieurs-investisseurs. Le deuxième volet de ce « choc de compétitivité » devrait alors être apporté par les assises de l’ESR et de la nouvelle loi cadre qui en découlera. On peut néanmoins constater que les assises se déroulent dans le plus complet désintérêt des médias alors que les enjeux sont gigantesques.

Faiblesse de la R&D en France. On l’aura compris, les entreprises françaises n’investissent pas beaucoup dans la R&D. Le rapport Gallois ne se prive pas de le rappeler : « En 2010, les dépenses de R&D en France ont représenté 2,24 % du PIB. La France demeure parmi les pays les plus actifs de l’OCDE en matière de R&D publique. En revanche, la dépense de R&D des entreprises françaises a représenté seulement 1,4 % du PIB ». En clair ça veut dire que la France est sous la moyenne de l’OCDE (environ 2,40 % du PIB), en particulier à cause de la faiblesse du secteur privé. Normalement, et si mes souvenirs sont bons, les engagements stratégie de Lisbonne mettaient la R&D à 3%, dont 2% par le secteur privé. On est très loin du compte …

Crédit impôt recherche. Les entreprises françaises n’investissant pas beaucoup dans la R&D, l’Etat vole à son secours avec une niche fiscale, le crédit impôt recherche (CIR). Il a été créé en 1983 et fortement renforcé en 2008. Ce CIR est pris sur le budget du MESR. Actuellement son volume est d’environ 4,5 milliards d’euros annuel, ce qui n’est pas du tout négligeable en termes d’effort des pouvoirs publics (par exemple, c’est presque deux fois plus que le budget du CNRS !). Ce CIR est fortement contesté car il semble fort mal utilisé. Par exemple un certain nombre d’entreprise auraient développé des stratégies de captation d’argent public (ou « effets d’aubaine ») plutôt que de réellement s’en servir de levier de développement de la R&D. On a vu aussi se développer des cabinets spécialisés pour aider les entreprises à constituer leurs dossiers. Au minimum ça permet de faire vivre des gens sur une économie parallèle …

Robots industriels. Ces derniers temps, les médias ont beaucoup parlé des robots industriels. La France n’en a pas beaucoup et en plus ils sont vieux (lire, par exemple, ici). Comment être compétitifs avec de vieilles machines ? Les robots permettent de baisser le coût de production par la diminution de la part de main d’œuvre. En ce qui concerne l’emploi et une utilisation plus élevée des robots,  la situation reste paradoxale. Un avantage c’est que les robots permettent d’éviter des délocalisations, donc de maintenir de l’activité. D’un autre côté, que fait-on de la main d’œuvre remplacée par les robots ? Sur la toile, je peux lire un témoignage d’un chef d’entreprise : « En France, on a tendance à amortir complètement le matériel avant de le renouveler, c’est un mauvais calcul, car on perd en productivité. En revanche, outre-Rhin, les Allemands réfléchissent d’une manière continue sur l’amélioration du processus de production ». N’est-ce pas le boulot des ingénieurs d’améliorer les processus de production ?

Monter en gamme. Selon le rapport Gallois, la France s’est trompé de stratégie industrielle. « Hormis certaines niches, elle est plutôt positionnée, à la différence de son concurrent d’Outre-Rhin, sur le milieu de gamme en matière de qualité et d’innovation. Elle a peu de facteurs différenciants et elle est de ce fait très exposée à la concurrence par les prix, alors même que ses coûts sont relativement élevés – à l’exception du coût de l’énergie – par rapport aux autres pays européens ». En gros, ça veut dire qu’elle ne peut plus concurrencer les pays émergents sur le milieu de gamme. La seule parade est alors l’innovation, donc de proposer des produits à plus forte valeur ajoutée, qui ne seraient pas fabriqués ailleurs et qui seraient moins sensibles au facteur du coût du travail. Ça fait quand même un sacré bout de temps qu’on sait tout ça, mais je ne comprends pas bien pourquoi l’industrie française s’est obstinée à persévérer dans ce milieu de gamme.  L’exemple bien connu, et fortement médiatisé, est l’automobile qui manifestement a des gros problèmes. Pourtant, malgré des stratégies douteuses, l’Etat français a continué à soutenir le secteur (prime véhicule propre, prime moteur hybride, prime à la casse, pacte automobile de 2009 et aujourd’hui encore un nouveau plan d’aide aux constructeurs). Le résultat de tous ces milliards d’euros investis n’est guère glorieux. En conséquences de ces échecs, le rapport Gallois préconise de monter en gamme.

Innovation. Pour monter en gamme, il faut innover. Cette stratégie sera surement très appréciée de la ministre G. Fioraso qui semble faire de l’innovation sa grande priorité. D’ailleurs elle a aussi commandé son rapport sur la question et nul doute qu’elle va nous proposer son action phare prochainement (lire ici sur le sujet). L’innovation est un mot assez vague et ça doit inclure un tas de notion, de la pure invention d’un produit nouveau à l’amélioration incrémentale d’un produit déjà existant, en passant par les améliorations des processus de production ou la modernisation des infrastructures. Bref un travail qui concerne surtout nos ingénieurs. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait auparavant ?

La faillite des ingénieurs. Oui, pourquoi nos ingénieurs ont laissé l’industrie française perdre de la vitesse ? Pour terminer ce billet décliniste, reprenons la phase de Louis Gallois « Je fais dans ce rapport un diagnostic assez sévère sur le déclin de l’industrie française, qui s’est accéléré ces dix dernières années » et posons la question : qui fait l’industrie française ? les grandes écoles ? L’université ? Je trouve Louis Gallois un peu culotté de préciser que la formation de nos ingénieurs reste un point fort. En effet, dans le même temps, il pointe des problèmes de défauts de stratégie industrielle, de manque d’amélioration de processus de production ou des investissements en R&D très insuffisants. Dans tout ça, le rôle des ingénieurs n’est pas neutre, bien au contraire.  N’oublions pas que nos dirigeants des entreprises sont largement issus des grandes écoles. Si l’industrie française est en difficulté, je pense qu’on est en droit de se poser quelques questions sur leur formation initiale et sur leur responsabilité dans le déclin. Sur ce sujet , je mets en relai un article récent de Gaïa: « La faillite des ingénieurs et de leurs écoles ».

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