On se souvient qu’en 1968 les universités ont été fragmentées en entités disciplinaires (réforme Faure). Pourtant l’université devrait être pluridisciplinaire, en alliant la recherche et la formation. Tout ceci la différencie des grandes écoles. Ne se doit-elle pas également de développer le dialogue entre les savoirs et donc en conséquence assurer un continuum entre ces savoirs ? Aujourd’hui on compte plus de 80 universités en France. C’est beaucoup trop, cela entraine un grand gâchis de moyens à cause d’une absence de mutualisation des compétences. Mais s’il y a trop d’universités en France, jusqu’à combien faudrait-il réduire ?

Le précédent gouvernement avait les idées claires sur le sujet et a tenté de le mettre en œuvre. Selon lui, il devrait y avoir environ 10 sites universitaires pluridisciplinaires à rayonnement international. Les autres seraient transformés en « universités » de proximité pour assurer l’enseignement de masse en premier cycle (même ce schéma n’était pas clairement exprimé, c’est bien vers cela qu’on allait).

Évidemment, chacun a son idée sur la question. Certains voudraient poursuivre la transformation en cours et d’autres au contraire cherchent à conserver à tout prix le paysage actuel, pourtant morcelé et illisible. Examinons aujourd’hui deux positions, celles du cercle des économistes et du CNRS.  Ce n’est certainement pas exhaustive et je compte sur mes commentateurs pour nous signaler d’autres contributions sur le thème.

1) Pour le cercle des économistes (source ici , document datant de 2009), « la clarification des missions des universités passe par l’élaboration d’une carte ou d’un schéma d’ensemble, précisant le rôle que les différents établissements sont appelés à jouer. Car il est bien évident que les quatre-vingt-dix universités qui existent aujourd’hui en France ne peuvent prétendre tenir la même place et exercer les mêmes fonctions.  Il est déraisonnable et/ou hypocrite d’affirmer que chacune d’entre elles doit avoir les mêmes ambitions aux plans de l’enseignement et de la recherche. Ce n’est pas nécessairement une question de hiérarchie, c’est plutôt qu’il faut mettre en cohérence les avantages comparatifs des différents établissements.

« L’existence d’environ quatre-vingt-dix universités sur le territoire est naturellement une aberration qui ne s’explique que par l’impuissance des ministères successifs face aux pressions des élus, accentuée par les dérives de la décentralisation. Cela a conduit à disperser de façon contreproductive des moyens globalement insuffisants. Et la relative démocratisation de l’enseignement supérieur induite par cette politique de proximité aurait pu être obtenue moins coûteusement par un moindre éparpillement des universités compensé par une augmentation des bourses d’études, une extension des résidences universitaires… »

« Il faut admettre qu’il ne peut y avoir d’université de plein exercice en dessous d’une certaine taille critique. Car, tant du point de vue de l’enseignement que de celui de la recherche, l’université, c’est avant tout une vie intellectuelle faite d’échanges suffisamment divers à l’intérieur de chaque discipline et entre disciplines. Il ne peut y avoir, non plus, d’activité scientifique féconde sans que se côtoient en un même lieu (soulignons bien : en un même lieu ou sur un même site) des chercheurs qui discutent, s’informent mutuellement, se questionnent, développent des activités communes. Cela ne s’accorde pas avec l’implantation de centres universitaires de proximité dans chaque coin du territoire ».

« Il nous semble que le modèle qui répondrait le mieux aux objectifs d’excellence, tout en protégeant une certaine variété des établissements (et en respectant certaines des particularités de notre système), reposerait sur une spécialisation et des coopérations librement choisies entre universités. Car il ne peut certainement pas exister quatre-vingt-dix, ni même trente universités couvrant avec une même qualité toutes les disciplines. Par contre, il est très probable que l’on peut trouver en France une trentaine, ou même une quarantaine d’universités capables de développer des enseignements et des recherches d’excellence dans un certain nombre de disciplines. »

« Un tel schéma aurait le mérite de concilier un enseignement supérieur compétitif avec une suffisante diversité et une répartition équilibrée sur le territoire. Il éviterait de rétrograder une trop forte proportion des établissements actuels au rang de collèges universitaires ou d’universités de seconde catégorie. Car, même si les préoccupations d’aménagement du territoire semblent aujourd’hui passées de mode (ce qui est du reste très contestable), on ne peut ignorer l’aspect structurant de la présence d’une université de plein exercice, sur son environnement économique et social : par l’accès facilité à l’enseignement supérieur, les rapports entre laboratoires et entreprises, l’impact sur la vie culturelle… »

En résumé, selon le cercle, la carte universitaire devrait comporter trois types d’établissements : (1) Des universités ou pôles universitaires disposant de laboratoires reconnus et de formations à la recherche dans un large ensemble de disciplines. (2) Des universités spécialisées dans un nombre de champs plus restreint, mais disposant en ces domaines d’une reconnaissance suffisante pour prétendre à l’excellence et être attractives au plan international. (3) Enfin, des universités, ou plutôt des centres universitaires délivrant des diplômes de premier cycle et peut être des masters professionnels sur quelques créneaux ciblés.

2) du CNRS, contribution aux assises de l’ESR (lire ici): « L’ESR français est caractérisé par la superposition de trois types d’institutions, les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche, occupant chacun historiquement un segment bien délimité d’activité, mais dont le rapprochement est aujourd’hui absolument nécessaire pour permettre à notre pays de relever les défis posés par l’élargissement des attentes que la science suscite dans nos sociétés. […] L’ambition aujourd’hui doit être de bâtir de nouveaux établissements qui se situent résolument au centre du triangle de la connaissance (recherche, formation, innovation) et non pas sur un seul de ses côtés. C’est bien la combinaison de ces forces, et pas leur simple superposition, qu’il convient de réaliser, en dépassant les fausses querelles entre universités, grandes écoles et organismes de recherche. Nous en avons les moyens. En avons-nous la volonté ? »

« Au-delà de la dizaine d’IDEX sélectionnées, il est très clair que les forces vives en matière de recherche sont réparties sur un nombre plus importants de sites, sur lesquels les efforts de regroupement doivent être poursuivis. On constate que les jurys du PIA (Labex, Equipex, Infrastructures biologie-santé, …) ont sélectionné majoritairement des projets de recherche émanant des sites sur lesquels le CNRS est très présent. A la vingtaine de sites majeurs, principaux bénéficiaires du PIA, s’ajoutent une série de sites secondaires constituée d’établissements universitaires un peu plus isolés, mais possédant des niches de haute qualité scientifique que le CNRS souhaite (et a toujours dit qu’il souhaitait) continuer à soutenir. C’est au total entre 30 et 40 sites que l’on peut raisonnablement identifier comme préfigurant le futur réseau d’universités françaises pluridisciplinaires de recherche du 21e siècle. Leur répartition sur le territoire est assez homogène, bien qu’un peu déséquilibrée en taille, avec une moindre intensité relative de recherche au nord et dans l’ouest du pays. Il conviendra donc de veiller à consolider les sites de taille plus modeste afin d’éviter qu’ils ne deviennent sous-critiques ».

« Un réseau d’une trentaine d’universités de recherche d’un nouveau type sera de nature à simplifier considérablement le paysage de l’ESR, qui est aujourd’hui excessivement morcelé en quelque quatre-vingt universités et un nombre effarant d’écoles, sans pour autant désertifier des pans entier du territoire. Parmi ces nouvelles universités, une poignée d’entre elles parviendront à se hisser au niveau des plus prestigieuses universités mondiales. Ce ne seront pas nécessairement les sites lauréats des IDEX. Les autres auront acquis une visibilité nationale et internationale qui leur permettra de tenir leur place dans le contexte fortement mondialisé de l’ESR. »

Ces deux prises de position convergent donc vers une trentaine d’universités en France. Je trouve cela très raisonnable et permettrait de paver l’ensemble du territoire. Il pourrait aller sans dire, mais précisons-le tout de même, qu’il faudrait intégrer les grandes écoles au sein de ces grands centres pluridisciplinaires (ces grandes écoles auraient une grande autonomie). On optimiserait ainsi la mutualisation de moyens, ce qui ne serait pas un luxe dans la période actuelle. Un autre avantage serait de forcer un dialogue plus fréquent au sein du triangle formation-recherche-innovation, ceci dans un même site. Enfin, et c’est tout aussi essentiel, cela favoriserait une mixité sociale et intellectuelle des étudiants. Ce dernier item, manifestement peu mis en avant par les assises, me parait très important si on veut consolider la cohésion de notre société.

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