Parmi les thèmes de réflexion sur les programmes de campagne présidentielle et de possibles réformes concernant l’ESR, le CNU (conseil national des universités) est certainement un sujet de choix. Certains ont des avis très tranchés, comme par exemple François Garçon qui a publié hier un billet titré « Aménageons la loi Pécresse : finissons-en avec le Conseil national des universités » (lire ici). Selon lui, la réforme des universités a « oublié un organisme miné, le Conseil national des universités, qui décrédibilise la recherche et les universités tricolores ».

François Garçon constate que lors des réformes récentes, il y a « un organisme qui non seulement a sauvé sa peau mais qui, de surcroît, est même sorti affermi du chantier de la LRU ». On parle là du CNU, « un curieux organisme, français pur sucre, que l’on peut tenir pour responsable des derniers archaïsmes dans l’enseignement supérieur français » (pour les lecteurs extérieur à l’ESR, voir ce qu’est le CNU dans la page wikipédia, ici). Il a été renforcé car on lui a confié la fameuse évaluation quadriennale des enseignants-chercheurs (mais depuis il freine des quatre fers sur le dossier) et on lui a donné des moyens supplémentaires pour cela.

François Garçon liste ces bizarreries françaises. Tout d’abord il pointe la fameuse qualification. « En premier lieu, le CNU a encore charge de délivrer le sauf-conduit (la qualification) permettant de candidater à un poste dans l’enseignement supérieur. En France, contrairement aux procédures valables en Suisse, en Grande-Bretagne, en Hollande ou aux États-Unis, le doctorat et une enveloppe timbrée ne suffisent pas en effet pour qui veut postuler ». Cette qualification se fait par section (il y en a 57 au CNU !), les candidats sont souvent obligés de faire des dossiers dans plusieurs sections afin d’avoir le tampon bien adapté à une éventuelle future candidature (même si une qualification d’une section donnée autorise ensuite toutes les portes d’entrées). Pourtant, la science de maintenant ne correspond plus vraiment au découpage du CNU, beaucoup de personnes travaillant sur des interfaces. Bref les candidats doivent d’abord s’inscrire sur un portail internet, fournir des documents administratifs et CV. Puis ils doivent envoyer leur dossier à deux rapporteurs nommés (papiers, SVP, pas de doc électronique !). Car les experts lisent tout : les thèses, les articles, les proceedings, etc …

Et « les recalés sont des milliers. Ce sont parfois plus de la moitié des postulants à qui sont retournés leurs dossiers. Ces recalés sont tous porteurs d’un doctorat, ils se sont astreints à une recherche longue de plusieurs années, travail austère, soutenu publiquement pendant des heures devant un jury composé de spécialistes venus d’établissements différents et parfois d’universités étrangères. Pourtant, au vu de leur dossier, autrement dit de la thèse et du rapport de soutenance, les experts du CNU n’ont pas jugé bon de les "qualifier" ».

Le plus grave dans l’histoire, c’est que ces qualifications se font sans regard sur les profils de postes dans les universités. Les qualifications se font en automne-hiver, mais les profils des postes ne sont pas encore publiés et donc l’adéquation entre le candidat et le poste en question est impossible à faire. Il est maintenant fini le temps où on recrutait un EC en thermodynamique ou en optique, bref sur les profils de recherche très généraux. Les profils des postes sont aujourd’hui beaucoup plus ciblés et très souvent c’est le volet recherche (souvent assez spécialisé) qui compte. Alors comment le CNU peut juger de la recevabilité d’un dossier pour un poste encore non publié dans telle ou telle équipe de recherche ? Ajoutons également que ce filtre « qualification » reste quand même assez normatif et qu’un dossier un peu « hors norme » a plus de chance d’être rejeté.

Le rôle du CNU ne s’arrête pas là. Le CNU s’occupe aussi de la moitié des promotions des EC. Pour cela il est chargé d’évaluer des dossiers (actuellement seulement ceux demandent une promotion). Rappelons que les RCE ont donné aux universités la gestion des personnels, et dans ce cadre là, il paraît un peu anormal que la moitié des promotions leur échappe. J’en ai déjà donné mon opinion sur la question (ici) que je résume brièvement, sur le volet recherche, enseignement et les « tâches administratives ou collectives».

Evaluation de la recherche effectuée par un EC : Les travaux de recherche qui sont dans les dossiers des EC ont déjà été évalués, étant donné qu’ils sont publiés. A quoi sert de faire une évaluation supplémentaire de ces travaux déjà évalués ? On pourrait imaginer que le CNU examine l’impact des recherches réalisées, mais il semble rejeter assez massivement toute utilisation d’indicateurs bibliométriques, préférant certainement la vielle méthode productiviste (comptage du nombre d’article dans le dossier).

Évaluation de l’enseignement effectué par un EC : À ma connaissance, le CNU ne dispose pas des outils qui puissent lui permettre d’évaluer cette mission. S’il s’agit juste de vérifier que l’EC fait son service, on ne peut guère appeler cela une évaluation. Cette évaluation n’aura un sens que quand on disposera d’outils de mesure (indicateurs) qui permettent une évaluation juste et non subjective, qui de toute façon sera impossible à réaliser par une instance nationale.

Evaluation des tâches « administratives » : Bien que les missions d’un EC soient la recherche et l’enseignement, il est très conseillé d’avoir dans son dossier quelques missions d’administration. C’est très curieux mais c’est ainsi, et il est bien regrettable que cette dérive constatée des missions initiales ne soit pas remise en cause par notre communauté. Comme pour l’enseignement, on ne dispose pas de critères d’évaluation des travaux réalisés et je doute fort que le CNU puisse faire cette évaluation à une échelle nationale, pour des services rendus à l’échelle locale, mis à part faire une liste des activités collectives (ce qui ne correspond en rien à une évaluation).

Mais nous nous égarons et revenons au billet de F. Garçon. Il le termine en fustigeant le mode de constitution des membres des sections. « Entre autre particularité, là aussi très française et qui, selon ses partisans, garantit sa rigueur scientifique : les experts sont élus démocratiquement (?), sur liste bloquée (?). En Grande-Bretagne où, à ce qu’il paraît, les universités sont excellentes et où, selon le dernier classement du "Times Higher Education", Cambridge damerait le pion d’Harvard, les évaluateurs du Research Excellence Framework, instance ayant succédé au Research Assessment Exercice, sont nommés "sur la base de leur expérience et de leur expertise, et non comme représentants de quelque groupe d’intérêt que ce soit". Ils sont fous ces Anglais !.  Et en France, qui prétendra encore que la science officielle n’est pas d’abord politique ? La faute à qui ?».

De toute évidence, il y a une réflexion à mener sur le CNU, soit sur une évolution (rappelons, par exemple, les propositions de nos regrettés refondateurs, lire ici, proposition 4) ou carrément pour sa suppression.

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