Décidément les anglais ne font rien comme les autres. Cette semaine ils sont sortis de l’Europe, boudant notre Europe continentale à l’agonie. Comment vont-ils faire pour ne pas sombrer à leur tour, seuls sur leur petite île, dans cette période de trouble … et sans compter le réchauffement climatique qui va faire monter les eaux … Pour tenter d’y comprendre quelque chose, j’ai invité aujourd’hui un économiste, un spécialiste statisticien des modèles d’enseignement supérieur et un autochtone (notre Marquis au petit cerveau).

Rachel : faisons tout d’abord un petit historique de la situation. Ces anglo-saxons, en quoi sont-ils différents de nous ? Peuvent-ils nous servir de « modèle » ?

Amigues : Les anglo-saxons ont depuis longtemps pensé que la grande industrie c’était fini (moins cher et aussi bien en Chine) et qu’il fallait se concentrer sur les services. On a entendu le même genre d’histoires chez nous, mais aujourd’hui les gens commencent à déchanter. Passons.

Pour eux l’enseignement supérieur est un “service” à vocation culturelle, éducative et économique. De plus ce service ne doit pas être conçu de manière étroitement nationaliste mais au contraire de manière explicitement internationale, c’est un service mondialisé par construction parce que le savoir (et le besoin de savoir) n’a pas de frontières. D’où beaucoup d’efforts de leur part pour “placer” leurs meilleures universités dans le Top 10.

Leur système initial était plutôt bon, même très bon, mais il ne faut pas sous-estimer les efforts engagés par eux depuis trente ans pour l’améliorer encore. Même si la crise actuelle montre les limites de ce raisonnement axant tout sur les “services”, il faut reconnaître que les anglo-saxons ont été cohérents dans leur démarche. Ils voulaient être les meilleurs dans les services (finance, éducation supérieure, …), ils se sont battus pour et ont plutôt réussi sur ce plan là du moins. Du coup, cela a suscité de nombreux débats aux USA ou en GB sur le sort des étudiants nationaux et le poids jugé excessif des étudiants étrangers dans les programmes doctoraux. C’est le revers de la médaille : que faire des indigènes dans un système mondialisé ? Repassons et rentrons chez nous.

Nous avions un système universitaire à la ramasse (il l’est toujours). On veut faire comme les grands (mais 30 ans trop tard) et se hisser au sommet à coup de milliards de Grand Emprunt et d’IDEX et autres EX. Très intéressant.

Mais comme d’habitude en France, on court trop de lièvres à la fois. D’un côté on veut faire de l’ESR un “service” sur le mode anglo-saxon et de l’autre doper la croissance économique française par un transfert de R&D des labos vers les firmes. Ce sont deux problèmes différents, n’impliquant pas les mêmes acteurs, les mêmes stratégies d’alliance et de construction de pôles ainsi que de timing. Le mélange des genres actuel me fait douter je dois dire que l’on aboutisse quelque part, autant d’un côté que de l’autre.

Rachel : d’après notre interview précédente (lire ici), il y a beaucoup de différences entre notre enseignement supérieur et celui de nos (ex-) amis anglais. Quelle est la perception des entreprises à ce sujet (ici et en GB) ?

François : c’est vrai qu’en France les entreprises n’avaient pas une très bonne opinion des diplômes universitaires (qu’ils estimaient adaptés uniquement à de futurs enseignants ou chercheurs d’organismes publics) et que la situation a changé d’abord grâce aux DESS puis au LMD, qui a permis de faire rentrer dans les esprits l’idée master = diplôme bac + 5 à peu près équivalent à un diplôme d’école. Comme les images évoluent très lentement, « licence » et « maîtrise » souffrent de leur ancienne réputation. Au contraire, le nov-mot « master » a pu se construire une image beaucoup plus positive. Peut-être faudrait-il appeler maintenant la licence « bachelor » en expliquant que c’est un cursus totalement nouveau (qui n’est plus monodisciplinaire, où on suit des cours d’anglais, on va en stage dans des entreprises, etc.)

Marquis : Bien d’accord avec votre constat, mais il est quand même un peu problématique. Parce que le niveau de formation des élites est à Bac+5, il faudrait que les étudiants désirant atteindre un niveau cadre moyen ou moins fassent aussi un Bac+5? Ce n’est pas une situation très républicaine comme aurait dit un certain Marquis …

Au Royaume-uni (pourtant pas très républicain…), les très bons étudiants peuvent aller travailler en entreprise après une licence généraliste. Celles ci ont en effet souvent les moyens de leur mettre le pied à l’étrier avec un coût raisonnable, parce que l’organisation du travail est en équipe.

Je dois avouer que je ne comprends pas très bien pourquoi ce n’est pas possible en France. Cette année, j’ai eu un étudiant autrichien qui ne voulait pas faire de longues études venir au Royaume-uni faire sa licence, et se faire pré embaucher en Allemagne après un stage de deuxième année. Il y a un risque que ce genre de situation se généralise.

Un autre problème que ça pose est que, par rapport aux autres pays, la France compense son nombre peu élevé de licencies par un taux élevé de diplômes technologiques, qui risque effectivement d’être à terme une voie royale pour les carrières de cadre moyen. Je pense que les IUT font du très bon travail dont les universités feraient peut être bien de s’inspirer (les programmes de licences que j’ai regarde récemment sont très biens et très touffus, mais c’est un effort qui n’est apparemment pas récompensé), mais je ne suis pas sur qu’une séparation aussi forte des cursus menant a des emplois cadres moyens ou supérieur soit une bonne chose.

Rachel : mais comment ça fonctionne tout ça ? Nous en France, on n’y arrive pas …

Marquis : Je ne sais pas comment ça marche en France maintenant, mais un aspect essentiel des licences britanniques est la progressivité de la notation et une liberté croissante dans le choix des options. Par exemple tous les cours de L1 sont obligatoires, et la moyenne de L1 comptera pour 10%, 2 options sur 8 cours en L2 et un poids de 30%, tout optionnel en L3 et un poids de 60%. Ce système pousse les étudiants à se demander ce qu’ils aiment et ne pénalisent pas l’échec au départ, ce qui permet de « tester » les cours sans être trop pénalisé. Ça permet, à mon avis, d’emmener plus d’étudiants à la fin de la licence et de les maintenir intéressés, du moins en théorie. Par contre, les meilleurs arriveront à un niveau de connaissance moins élevé qu’en France, sauf peut être a Oxford et Cambridge qui ont les moyens de pousser ces étudiants lorsque c’est possible.

François : Ceci rejoint une suggestion que j’ai déposée il y a quelque temps sur ce blog : répartir les classes préparatoires entre des écoles ou regroupements d’écoles, autorisant une partie importante du recrutement en 1ère année d’école par contrôle continu des étudiants de classes préparatoires rattachées à cette même école. Les recrutements croisés (recrutement en 1ère année d’école d’étudiants venant de classes préparatoires rattachées à une autre école) se faisant par concours ou sur dossiers, de même que les recrutements venant de licence, IUT ou BTS ou d’universités étrangères. Les meilleures écoles ne devraient pas y être opposées, car les candidats se presseraient aux portes de leurs classes préparatoires (c’est ce qui se passe actuellement à Sciences-Po Paris où on rentre essentiellement après le bac). Pour y maintenir un haut niveau de travail, il suffirait que le contrôle continu ne permette qu’à 80 ou 90% des élèves de ces classes préparatoires de rentrer sans concours dans leur école de rattachement. Simultanément il me paraîtrait judicieux de décerner un diplôme de niveau licence (car équivalent en nombre d’ECTS) en fin de 2ème année de classe préparatoire, car la perspective de 5 ans avant d’obtenir un diplôme écarte sans doute de ces cursus de très bons bacheliers issus de milieux peu fortunés.

Marquis : il me semble que les programmes des classes préparatoires sont assez loin d’un niveau licence, au sens français ou « international ». Il manque en particulier l’initiation (a fortiori la maîtrise) des applications, qui me semble un préalable important a l’entrée sur le marche du travail. D’autre part, ce sont des cursus quand même assez particulier à la France, et je ne leur vois pas vraiment de contreparties internationales. Ceci dit, c’est vrai que si les classes préparatoires représentent un volume de travail équivalent à une licence, il y a un problème.

Mon opinion personnelle est qu’un système de formation intellectuelle ou il y a un décalage très net entre la formation des élites et le reste n’est pas très sain. Je préfère le système britannique qui est plus homogène et assure les deux fonctions dans un cadre assez similaire, ce qui lui donne plus de porosité en théorie (la pratique est évidemment plus compliquée…).

François : Tout à fait d’accord, mais l’obstacle principal à ce rapprochement souhaitable me paraît être le refus de toute sélection à l’entrée à l’université. Si on veut intégrer des formations dites d’élite dans les universités sans sélection post-bac, on va reproduire à une grande échelle ce qui se passe en 1ère année de médecine (ou alors les études d’élite vont durer une éternité, car la progression pendant les premières années ouvertes à tous sera très lente).
Quant au système britannique, l’exemple des anciens d’Oxbridge que je connais me paraît témoigner d’un esprit de corps au moins égal à celui des anciens de telle ou telle école française. Je pense que le système allemand est plus homogène (bien qu’ils soient en train de monter eux aussi des universités d’élite !)

Marquis : je suis un peu dubitatif sur le « club Oxbridge » car ces universités représentent largement 20.000 étudiants (et honnêtement, il faudrait en rajouter d’autres comme UCL, Imperial, King’s, Warwick…), et dans des disciplines très diverses … Ça n’est pas comparable avec les clubs ENA, X, HEC, Ulm, Mines, Centrale Ponts, voire même Paris Tech. S’il y a un problème au Royaume-uni, c’est plutôt sur les droits d’inscription, et sur l’enseignement secondaire (les écoles très chères captant un nombre impressionnant de places dans les meilleures universités) qui sont deux points très importants.

A mon avis, la sélection à l’entrée de l’université n’est finalement pas très importante au Royaume-uni, car on ne comprendrait pas sinon comment ce pays arrive à avoir un taux de licenciés bien plus élevé par génération que la France.

Les formations d’élite au Royaume-uni sont assez courtes: ça peut être une licence dans les universités du haut du panier, ou bien une bonne licence dans un établissement complétée par un master prestigieux. Mais même dans mon université, qui arrive (juste) après ces établissements, un étudiant peut trouver un très bon emploi après une licence (type consultant junior dans un très bon cabinet).

A suivre …

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