Quand on est chercheur ou enseignant-chercheur, on se demande souvent « mais à quoi ça sert tout ça ? ». On entre alors dans des questionnements sur son utilité à la société. C’est d’autant plus vrai que pour la plupart d’entre nous, on n’est pas capable de mesurer un quelconque effet de nos travaux de recherche sur notre société. Récemment j’ai calculé le prix d’une publication (lire ici). Ça donne un peu le vertige, d’autant plus que la grande majorité d’entre elles ne sont guère remarquées et tombent très vite dans l’oubli. Alors à quoi ça sert de dépenser autant d’argent inutilement ? Pour ma part je ne comprends pas grand-chose à ces questions de financement, d’innovation et de retour sur investissement. Heureusement ce blog est avant tout riche de ses commentateurs, je passe la parole à l’un d’entre eux, on devinera qu’il est économiste (la suite de ce billet n’est donc pas de moi).

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« Ici j’appelle « innovation » tout procédé ou résultat scientifique susceptible de produire des conséquences contrôlables et mesurables dans le réel. Bref je ne distingue pas publications scientifiques « théoriques » et procédés d’ingénierie. Cette distinction relève davantage d’une division de travail dans nos milieux professionnels que d’une quelconque distinction de fait.

Une « innovation » a deux conséquences : elle permet d’en faire de nouvelles et de produire ou consommer plus et mieux dans la durée. Donc mesurer la valeur d’une innovation (ou d’un item de connaissance nouvelle) suppose d’abord de mesurer l’équivalent monétaire de ce produire/consommer plus et mieux. La difficulté ici est l’horizon de temps à considérer, il peut être très long. Autre problème : l’aspect plus ou moins incrémental de l’innovation. On sait faire des évaluations pour l’automobile ou l’ordinateur (on a les chiffres) mais pour le passage de la pince à linge en bois à la pince à linge en plastique coloré, on a du mal.

La génération de procédés nouveaux va aussi susciter de multiples effets de composition. Le décollage de l’automobile fait décoller la technologie des pneumatiques et ainsi de suite. On sait aujourd’hui calculer ce genre d’effets à condition d’avoir suffisamment de recul historique. Ce n’est pas encore satisfaisant mais les études s’améliorent sans cesse dans ce domaine.

Autres difficulté, plus sérieuse celle-là, les effets négatifs de l’innovation technologique. Pour être complet il faudrait les déduire des bénéfices dans le calcul. On sait faire en innovation pharmaceutique, en armement, en chimie mais dans de nombreux domaines, c’est encore très flou.

La prise en compte des effets d’entraînement par la recherche elle-même est encore plus difficile à faire. Mais paradoxalement des efforts considérables ont été fait dans cette direction pour mesurer toute la chaîne d’innovations induites par une innovation et leurs contributions en aval. Les chiffres obtenus sont colossaux et servent souvent d’argumentaire pour justifier une augmentation drastique des financements pour la R&D. C’est de ces études que sortent les idées courantes de la société de la connaissance, l’essentiel de la croissance économique des sociétés à long terme résultant des avancées scientifiques et techniques. C’est maintenant bien établi et bien mesuré à l’échelle macro-économique (de l’ordre de 75% de la croissance est expliquée comme cela). »

(A suivre)

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