Quand je suis arrivée sur Terre, en janvier 2009, c’était le tout début du mouvement noniste. Une préoccupation majeure des universitaires était alors de protéger leur statut. Ils étaient contre la modulation des services enseignement-recherche, pour un égalitarisme dans la réalisation de leurs missions. Pourtant, dans le laboratoire qui m’accueille (qui est une UMR), cette répartition égalitaire des tâches ne semble pas une réalité. Il y a des personnes qu’on appelle des chercheurs, ils ne font pas d’enseignement. Et puis il y a des enseignants chercheurs (EC) qui font la moitié de recherche et la moitié d’enseignement. Je trouvais alors curieux de protester contre la modulation des services et une égalité de répartition alors même que, dans leur milieu naturel, cette égalité n’était pas du tout en pratique. Je ne comprenais pas pourquoi il y avait un refus de créer des situations intermédiaires, en fonction des talents et des aspirations de chacun. J’ai même entendu des chercheurs ânonner « non à la modulation des services ! », c’était un peu déroutant.

A première vue, dans un laboratoire de type UMR (très fréquent sur le territoire), ce n’est pas très évident de faire la différence entre les chercheurs et les enseignants chercheurs. Mais j’ai vite trouvé la parade, je vous explique : quand vous croisez quelqu’un dans le couloir d’une UMR et que vous lui demandez « comment ça va » et qu’il vous répond en courant et sans s’arrêter « j’suis déééééébordé ! », alors c’est un EC. L’EC, c’est un peu comme un homme orchestre, il doit tout faire : donner un cours, assister à une réunion pédagogique, faire les tâches administratives, réparer la photocopieuse, sans oublier la recherche et ses réunions, les congrès … Par contre si la personne vous répond « je vais bien ma petite Rachel et toi ? » et qu’il vous tient la jambe pendant un quart d’heure en se donnant des airs importants, alors c’est un non-EC (c-a-d chercheur CNRS). Voilà, donc c’est comme ça : dans les labos de recherche, il y a des C et des EC.

Mais certains, loin du nonisme conservateur antirévolutionnaire, tentent de réfléchir à la question. C’est le cas de Terra Nova, un think tank progressiste proche de la gauche. Dans un récent rapport sur l’enseignement supérieur et la recherche (lire ici), Terra Nova dit que « faire évoluer les statuts des chercheurs et des enseignants-chercheurs vers un corps unique pourrait être une piste à explorer. En effet, à terme, l’université doit être le principal opérateur de recherche. Par ailleurs, l’encadrement et le suivi plus important des étudiants à l’université, notamment ceux du premier cycle, nécessiterait plus d’heures d’enseignement. Une telle réforme aurait donc l’avantage de répartir les heures d’enseignement sur un plus grand nombre d’enseignants-chercheurs tout en en augmentant le volume global d’heures ».

Terra Nova semble vouloir confirmer l’orientation des récents gouvernements, c’est-à-dire de positionner les universités au centre du paysage de la recherche, reléguant donc les organismes de recherche au second plan. Récemment, un aimable commentateur de ce blog m’a tout expliqué : « Le CNRS a été créé par les pouvoirs politiques et particulièrement renforcé par la Cinquième République face à la faillite scientifique et pédagogique des départements des Facs des Sciences au cours du vingtième siècle. Radotage, verbiage et reproduction de singes savants, misogynes et ubuesques étaient monnaie courante dans ces facs. Or, il y avait des défis énormes à relever. Les pouvoirs publics ont décidé de créer en dehors des universités un institut national purement dédié à la recherche, à une vraie recherche. Avec de vrais créateurs scientifiques comme Joliot-Curie, Hubert Curien, Catherine Brechignac. Et des chercheurs à temps plein, éloignés des singes savants des universités. Puis, au fil du temps, la création des ERA, URA (recherche associée) et des UMR a permis d’améliorer les niveaux des équipes dans les universités. Les nullités prétentieuses et les singes savants sont à peu près tous partis. ».

Malgré la forte transformation de notre système bicéphale (organisme de recherche et universités), les statuts des personnels sont encore restés jusqu’à présent inchangés. V. Pécresse, dans son livre d’entretien avec A. Kahn, remarque « qu’une partie de nos meilleurs chercheurs n’enseigne pas à l’université. Pour nos étudiants, c’est une vraie perte … ». Et à Terra Nova d’enfoncer le clou : « La création d’un grand corps d’enseignant-chercheur unifié avec des déclinaisons différenciées le long de la carrière paraît une hypothèse à examiner, en concertation avec la représentation des personnels concernés ». En clair, ce que propose ici Terra Nova n’est rien d’autre que la modulation des services qui devrait déjà être active par la LRU. Mais poursuivons : « A moyen terme, un simple rapprochement permettrait d’augmenter les heures d’enseignement et d’encadrement des étudiants. Les effectifs de chercheurs des grands organismes représentent un peu plus de la moitié des effectifs d’enseignants-chercheurs, si par exemple, dans le cadre d’une évolution avec des contreparties, il leur était demandé d’effectuer un service d’enseignement de l’ordre d’un tiers du service des enseignants chercheurs (soit 42h annuel), cela représenterait l’équivalent de 4 000 emplois temps plein supplémentaires pour l’université (192h de cours en groupe réduits conformément à notre souhait de supprimer les cours en amphithéâtre). ».

Je sens déjà poindre les commentaires : cette mesure ne servirait qu’à recycler des personnels de recherche pour pourvoir de l’enseignement dans les universités, ce qui éviterait d’avoir à  mettre en place un plan de recrutement pour accompagner les augmentations programmées de volume horaire en licence. Terra Nova s’en défend : «  Mais le sens profond d’une telle réforme n’est pas comptable. Il doit s’inscrire dans un projet collectif renouvelé au service d’un enseignement supérieur et d’une recherche de qualité. Cette convergence peut se faire selon plusieurs modalités. Surtout, elle doit se faire dans le cadre d’une politique de revalorisation salariale des statuts de chercheur et d’enseignant-chercheur (1) Introduire une obligation d’enseignement minimal annuel : il peut s’agir d’introduire pour les chercheurs un service d’enseignement annuel minimal dans leur statut, par exemple de 42h annuel soit un tiers du service actuel des enseignants-chercheurs ; (2) Introduire une obligation d’enseignement minimal de carrière : une autre façon d’introduire une obligation d’enseignement minimal est de le fixer sur l’ensemble de la carrière. Par exemple, l’équivalent de 42h annuel sur toute la carrière est d’environ 13 années d’enseignement. Ainsi, chaque chercheur devra 13 années d’enseignement sur sa carrière qui pourront être organisées de façon concertée avec son université de rattachement. Ce qui signifie que chaque chercheur recruté par un organisme de recherche a une université de rattachement en termes d’enseignement. Cela est tout à fait faisable à l’exemple des chaires CNRS-Université. »

Mais Terra Nova mesure-t-elle bien la levée de boucliers que provoquerait une telle réforme ? Je doute fort que ça puisse se faire sans crispations …

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