Revenons aujourd’hui sur le sujet des masters en ingénierie. Mais avant, résumons les étapes précédentes. L’histoire commence par un rapport de l’AERES en décembre 2010, dans lequel elle préconisait aux universités de développer des formations de masters dans le domaine de l’ingénierie (lire ici). La CTI, gardienne du temple du mot « ingénieur », a fortement réagi à cette proposition, bien entendu suivie peu de temps après par la CGE (Conférence des grandes écoles) et la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) (lire ici). Il est très clair que le monde des écoles d’ingénieurs refuse une éventuelle concurrence des universités. La formation d’ingénieurs doit rester leur exclusivité.

L’histoire aurait pu en rester là. Mais en début d’année, deux rapports viennent un peu semer le trouble, d’autant plus problématiques qu’ils émanent tous deux d’anciens élèves des écoles (et pas des moindres). C’est tout d’abord le think tank Institut Montaigne qui a publié un document intitulé « adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation » (lire ici). La question majeure qui est posée est la suivante : la formation de nos ingénieurs est-elle adaptée pour faire face aux enjeux de la compétition mondiale ? Ce rapport questionne sur les capacités (ou compétences) des formations d’ingénieurs actuelles à stimuler un état d’esprit propice à un développement des pratiques innovantes. Plus récemment, c’est une association d’anciens élèves d’écoles d’aéronautique (ISAEE) qui publie un livre blanc intitulé «  Réinventer le métier d’ingénieur pour en valoriser le rôle dans la société »  (lire ici).

Parmi les critiques entendues récemment ici et là (voir aussi le dossier récent et fort détaillé du Nouvel Economiste « Ecoles d’ingénieurs : le moule ne fonctionne plus » – lire ici), on peut citer le formatage trop important des formations ingénieur et un éloignement trop grand de la recherche et des pratiques innovantes. (1) Trop éloignés de la recherche. Relativement peu d’élèves ingénieurs poursuivent en thèse. Durant leur cursus dans leurs écoles, ils n’ont peu, voire pas du tout, de contact avec les métiers de la recherche. Ils ne développent pas assez leur esprit de créativité, d’innovation et d’entrepreneuriat. (2) Trop formatés. Nos ingénieurs sont trop formatés (le fameux moule du french engineer), avec des formations fortement influencées par des référentiels métiers qui ne laissent pas beaucoup de marge à l’originalité, d’où une faible aptitude à la créativité et l’innovation à la sortie de la formation. Elles sont souvent accusées de mimétisme, c’est-à-dire qu’elles se basent sur la reproduction des élites sans pour autant y incorporer d’évolution de fonctionnement. Ce moule serait mal adapté à un marché multiforme et complexe. Ca serait d’ailleurs une des causes du positionnement médiocre de nos entreprises sur des secteurs de forte intensité technologique (lire ici).

Récemment, il se discute dans certaines universités qu’on pourrait aller outre les intimidations de la CTI et suivre les recommandations de l’AERES. Ce projet me semble plutôt embryonnaire (et pour rassurer ma meute de commentateurs, je n’y participe pas). Il s’agirait de la création d’un réseau de formations à l’ingénierie dans les universités, complémentaires à celles dispensées par les écoles (réseau FIGURE : Formation à l’Ingénierie par des Universités de Recherche). C’est à mon sens une excellente occasion pour travailler sur l’interface entre le monde des écoles et le monde universitaire, mais avant tout une réponse à donner aux enjeux futurs d’un monde multiforme et complexe.

Je remercie les deux internautes qui m’ont signalé ce projet. Ci-dessous, je copie le projet de charte du réseau FIGURE et les réactions de la CDEFI (conférences des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) et de la BNEI (bureau national des élèves ingénieurs). J’attends avec impatience la réaction de la CTI !

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Projet de Charte du réseau FIGURE

(Formation à l’Ingénierie par des Universités de Recherche)

Les universités signataires de cette charte, conscientes d’une part de l’enjeu que représente l’ingénierie dans le développement économique de la Société et d’autre part de l’aspiration des étudiants, décident de s’unir dans un réseau afin de développer un modèle complémentaire de formation aux métiers de l’ingénieur, qui repose sur les principes suivants :

  • Cursus continu et cohérent de 5 ans se terminant par un diplôme de Master et offrant une sortie qualifiante au niveau Licence.
  • Maîtrise d’un domaine de spécialité impliquant une connaissance solide de l’ensemble des disciplines du champ disciplinaire qui en constitue le socle.
  • Adossement à des laboratoires de statut international qui s’engagent à s’investir dans cette formation, en liaison avec leurs partenaires industriels.
  • Respect d’équilibres de formation impliquant en sus de la spécialité, des fondamentaux solides, une ouverture pluridisciplinaire, un programme de formation humaine et sociale, et des activités de mise en situation.
  • Pédagogie faisant appel notamment à la proximité de la recherche et à l’apprentissage par projet.
  • Ouverture à l’international
  • Développement de compétences transversales (aptitudes), consignées et évaluées dans un livret de compétences.
  • Formation progressive et exigeante. Sélectivité par la réussite
  • Contact étroit avec les entreprises

Ce cursus sera désigné dans la suite de ce texte sous le nom de « Cursus de Master en ingénierie » et reconnu à l’échelle internationale sous le nom de « Master of engineering »

Les modalités de fonctionnement et les règles à respecter sont décrites dans le référentiel placé en annexe. Celui-ci est susceptible de modifications périodiques décidées par consensus et conformes aux principes précédents.

En mettant en oeuvre des cursus conformes à ce référentiel, les universités du réseau s’engagent à former des professionnels dont la qualité et le profil doivent être garantis. Dans ce but elles s’engagent à faire valider cette conformité par le réseau et par l’AERES. Seuls les étudiants qui auront suivi un cursus ainsi validé et atteint un niveau défini collectivement par le réseau auront droit au titre de Master en ingénierie, certifié par le président de l’université (au nom du réseau) ; ils devront notamment avoir obtenu un diplôme de Master habilité par le Ministère en charge de l’Enseignement supérieur.

Les conditions de fonctionnement du réseau sont décrites en annexe. Le réseau est ouvert par cooptation aux établissements qui en feraient la demande.

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Réaction de la CDEFI

La Conférence des Directeurs des Ecoles Françaises d’Ingénieurs a pris connaissance de la création du réseau FIGURE visant à développer « un modèle complémentaire de formations aux métiers de l’ingénieur ».

La CDEFI souligne que la charte de ce réseau reprend très largement les conclusions du rapport de l’AERES de janvier dernier relatif à l’évaluation des formations universitaires aux métiers d’Ingénieurs et à l’endroit duquel la Conférence avait formulé de lourdes critiques. Celles-ci restent inchangées et doivent être rappelées.

En premier lieu, la CDEFI constate, une nouvelle fois, l’obstination à conduire cette réflexion autour des métiers de l’Ingénieur sans y associer le monde professionnel. Elle conteste que des universités seules soient capables de se coopter entre elles en se reconnaissant aptes à former à des métiers sans y associer les milieux professionnels concernés.

La Conférence remarque également que toutes les universités concernées disposent d’une école d’ingénieurs interne. Elle s’étonne donc qu’elles ne tirent pas davantage partie de l’existence des formations d’ingénieurs qui existent en leur sein et dont il faut rappeler que les effectifs ont progressé de 70 % au cours des vingt dernières années.

La CDEFI rappelle que l’AERES a une mission d’évaluation confiée par l’Etat. Elle n’a pas à intervenir dans l’accréditation de formations. En l’espèce elle se fonderait, de surcroît, sur un référentiel établi par  la réunion informelle d’un petit groupe d’établissements qui énonceraient d’eux-mêmes les règles selon lesquelles ils devraient être évalués. Cela apparaît pour le moins incompatible avec la mission de service public de l’Agence. De plus sa mission se cantonne à l’évaluation des formations relevant de diplômes nationaux, ce qui n’est pas le cas ici.

Aussi, la CDEFI prend acte de la création de ce réseau et ce, au mépris du refus de  la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche clairement affirmé, en janvier dernier, de ne pas soutenir  le développement de ce type de formation. La Conférence considère que cette démarche porte atteinte au dialogue permanent et au respect mutuel que l’ensemble des acteurs de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en France (qu’ils soient universités ou écoles) conduisent depuis plusieurs années pour se réformer. La CDEFI en appelle à l’intelligence collective pour qu’il soit mis un terme à une initiative qui, si elle devait être confirmée dans les prochaines semaines, marquerait une volonté manifeste de se positionner contre le titre d’ingénieur diplômé et les écoles qui le délivre. Il s’agirait-là d’une rupture manifeste avec la dynamique de réformes souhaité par le gouvernement et dont il faudrait alors tirer toutes les conséquences.

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Réaction de la BNEI

Le BNEI dénonce le jeu dangereux joué par les membres du réseau Figure pour la lisibilité des formations

Le BNEI s’interroge sur l’annonce par un petit nombre d’universités de la création du réseau Figure (Formation à l’Ingénierie par les Universités de Recherche) visant à « développer un modèle complémentaire de formation aux métiers de l’ingénieur ».

Ces quelques universités ont décidé de reprendre les points principaux du rapport AERES sur une labellisation « masters en ingénierie », pourtant dénoncé par l’ensemble des acteurs institutionnels. La ministre avait notamment clôt la controverse en déclarant qu’elle ne « voyait pas l’opportunité de créer un nouveau label risquant de déstabiliser un système qui fonctionne ».

Nous ne voyons pas en quoi cette formation est « complémentaire » aux formations existantes, puisqu’il existe déjà une formation universitaire d’ingénieur, reconnue par la CTI, dispensée par les écoles internes à une université.

C’est un véritable manque de considération des élèves-ingénieurs de ces formations de ne pas les prendre en compte, alors que la quasi-totalité des universités ayant une composante scientifique possèdent ou sont actuellement engagées dans une création de formation d’ingénieur interne à l’université, accrédité par la CTI.

Plus grave, la mise en place d’un système parallèle aux écoles internes, favorisant l’émergence d’une concurrence au sein d’un même établissement, va dans le sens de la création d’un système à deux niveaux, où ce seront ainsi les étudiants les mieux informés qui sauront où se diriger. Comment favoriser la diversification des profils si seuls ceux bénéficiant d’un environnement social connaissant toutes les subtilités de l’enseignement supérieur et leur crédit sur le marché de l’emploi peuvent s’en sortir ? Mettre en place des formations aboutissant à des diplômes différents mais jouant sur une sémantique proche ne contribue pas à cette visibilité auprès des étudiants. Nous dénonçons ainsi le jeu dangereux des universités signataires de cette charte, nuisant à la visibilité externe des formations, et, ce qui est plus grave encore, à leur compréhension par les étudiants.

Ainsi, plutôt que de chercher à recopier un système sous un autre nom, introduisant une confusion supplémentaire dans l’orientation des étudiants, il serait par exemple préférable de poursuivre la dynamique actuelle, favorisant l’appui des universités sur leurs écoles internes plutôt que leur mise à l’écart.

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