Dans un premier temps, j’avais trouvé l’affaire Luc Ferry assez insignifiante. Mais après réflexion, je trouve que ça prend une tournure plutôt intéressante. Rappelons très brièvement les faits: Luc Ferry touche un salaire de Professeur des Universités alors qu’il ne fait pas ses cours dans son université (détails dans les centaines de brèves consacrées au sujet sur la toile).

Tout d’abord, rappelons que cette situation n’est pas exceptionnelle. Des enseignants-chercheurs peuvent effectivement travailler à l’université sans y faire de cours, souvent sur des périodes temporaires (délégation, CRCT, mise à disposition, chargé de mission, …). Dans le cas de Luc Ferry, cela semble durer depuis un certain temps (depuis 2004, d’après ce que je peux lire) et de plus la mission est réalisée hors université. Mais rappelons également que les EC sont des fonctionnaires d’Etat. Si l’Etat appelle un EC pour réaliser une mission en dehors de l’Université, c’est son problème, je pense qu’il n’y a rien à dire à cela. C’est le cas de Luc Ferry car il est président délégué du conseil d’analyse de la société depuis 2004, organisme qui dépend du premier ministre.

Le problème c’est que maintenant les universités sont « autonomes » et qu’elles sont passées en RCE (responsabilités et compétences élargies), c’est-à-dire qu’elles ont la responsabilité de la gestion de leurs ressources humaines et financières. Donc si l’Etat demande à un EC une mission hors université, il doit dédommager l’université. C’est maintenant chose faite puisque Matignon vient d’annoncer qu’il remboursera à l’université Paris-Diderot le salaire perçu par Luc Ferry. La situation est donc normalisée, et personne n’est lésé dans l’histoire. Ce n’était qu’une simple négligence administrative. Les réactions entendues, dans les médias, à l’UMP comme au PS, me semblent injustifiées et un tantinet populistes.

Donc Monsieur Ferry a été administrativement un peu « léger » dans cette histoire. Tout d’abord il n’a pas jugé utile de répondre (ou a oublié de répondre) aux courriers de son université qui lui demandait de satisfaire à ses obligations. Quand le Canard Enchaîné a lancé la polémique, sa réaction première a été de proposer de donner une leçon « façon collège de France », pendant le mois de juillet (précisons que cette proposition de « rattrapage » émanait initialement de V. Berger, président de l’université Diderot). L’intention était louable mais des cours à l’université il n’y en a pas beaucoup en cette période. Il s’est ensuite dédouané en disant qu’il n’est pas le seul dans le cas là, et le gouvernement s’est empressé de normaliser cette situation.

Ces derniers jours, on a beaucoup lu dans les médias qu’être prof à l’université c’est faire 192 heures de cours par an (5 heures par semaine, en moyenne). Bien entendu les médias oublient systématiquement qu’un prof d’université a une double mission : l’enseignement mais aussi la recherche. Est-ce que L. Ferry ne fait pas non plus sa recherche ? C’est certes plus difficile à vérifier, mais d’un autre coté ce travail laisse plus facilement des traces par le biais de publications ou autres ouvrages. Depuis 2004, L. Ferry a publié 15 livres, ce qui semble témoigner d’une activité significative. Les spécialistes jugeront si c’est au niveau que l’on peut attendre d’un chercheur universitaire en philo. Moi j’en suis bien incapable. Je me pose toutefois une question : à qui sont versés les droits d’auteur quand un EC publie un livre qu’il réalise dans le cadre de sa mission d’universitaire pour laquelle il perçoit un salaire ?

Pour un EC, ne pas faire cours est assez délicat car c’est assez voyant. Par contre l’autre possibilité est de ne pas faire sa recherche. D’après les rapports AERES, il y a, selon les universités, entre 20 et 50 % de non publiants (non publiant = chercheurs dont l’activité de recherche est jugée insuffisante ou nulle – rappelons également que la plupart de ces non publiants s’investissent dans d’autres missions que la recherche). Pour l’université c’est un gros problème et une double peine. En effet le salaire plein est versé à l’EC non publiant, bien que celui-ci ne réalise que la moitié de ses missions. De plus l’université voit sa dotation réduite car l’Etat ne finance plus l’accompagnement de la recherche pour les chercheurs qui ne cherchent pas. Peut-être que le cas de L. Ferry fera jurisprudence ? En effet, une université devrait être en droit de se faire rembourser par l’Etat le ½ salaire qui correspond à la mission qui n’est pas accomplie par un fonctionnaire d’Etat. J’invite d’ailleurs les présidents d’université à se lancer dans cette démarche, d’autant plus justifiée que le récent décret sur le statut des EC (avril 2009) ne leur permet pas d’avoir une gestion des ressources humaines comme le voudrait pourtant la LRU.