Voici un certain temps que je promets un billet sur les community colleges. À l’origine j’avais prévu de rassembler un certain nombre d’articles pour étayer les informations et idées, mais je dois reconnaître que j’ai beaucoup de rangement à faire dans la navette et j’ai égaré certaines coupures dont je voulais me servir. Je vais néanmoins tenter de résumer de mémoire ce que j’ai retenu de quelques nouvelles intéressantes parues dans les dernières semaines.

L’un des premiers billets que j’ai rédigés pour la Gaia Universitas il y a presque deux ans concernait une récente conférence de Mme Jill Biden, épouse du Vice-Président américain qui est universitaire et enseigne justement dans un community college. Mme Biden présentait ce type d’institution comme une « arme secrète » du système d’enseignement supérieur américain (on en trouve aussi en Grande-Bretagne et ailleurs). L’idée est que ces institutions de proximité permettent à des étudiants de moyens modestes ou devant travailler, que ce soit à plein temps ou temps partiel, d’entreprendre des études, souvent à caractère professionnel et leur permettant une forme d’ascension sociale au sein de leur métier, voire même de changer de carrière. Les community colleges se trouvent au bas de la hiérarchie des universités et autres institutions d’enseignement supérieur, et en tant que colleges ne délivrent que des diplômes de premier cycle. Ils sont difficilement assimilables à des institutions existant dans le système français car ils recouvrent une gamme d’activités et de formations qui sont éparpillées en France. Les diplômes et formations peuvent aller (en principe) de deux à quatre ans, le dernier ayant l’ambition de se rapprocher le plus possible d’un Bachelor en arts, sciences ou ingéniérie. L’autre avantage que l’on escompte du community college est que c’est une passerelle vers le college ou même la university qu’elle soit state ou privée.

On a vu que le processus de sélection élimine un certain nombre de candidats, qu’ils ne soient pas retenus sur la base de leur dossier ou qu’ils ne soient pas en mesure de prendre leur place à l’université pour cause de coûts élevés (le candidat ne peut payer les études ou se trouve dans une catégorie encore trop aisée pour bénéficier d’une aide financière, ou l’aide proposée serait insuffisante). Donc un parcours en community college peut s’avérer être le moyen d’entreprendre des études à moindre coût pendant les deux premières années, pendant lesquelles quelques crédits sont accumulés, de l’expérience, et l’on peut aussi mettre un peu de côté de l’argent en travaillant pour payer des études plus chères ultérieurement. D’autant plus que les offices d’admission des universités tendent à juger de façon positive les efforts d’un étudiant qui a commencé en community college et vise à poursuivre en college, c’est disons une marque de ténacité. Le système des transferts est donc un important palliatif au processus de sélection pour l’admission en université.

Le réseau des community colleges est aussi censé élargir le réseau géographique des institutions d’enseignement supérieur pour éviter une certaine désertification, notamment en dehors du réseau des grandes villes. Il est intéressant à ce titre de remarquer que l’agglomération de Boston, qui se caractérise par son extraordinaire concentration de colleges et universities de tous types, ne comporte que deux community colleges: l’un, Bunker Hill, est implanté dans la banlieue ouvrière (et sinistrée par la clôture des chantiers navals) de Charlestown (pour la petite histoire, c’est quasiment sur le site de la première grande bataille de la Guerre d’Indépendance), et Roxbury, situé dans le quartier à majorité afro-américaine et hispanique du sud de Boston.

La question qui se pose à présent est de savoir si les community colleges sont réellement l’arme secrète dont parlait Jill Biden. D’aucuns souligneront que les community colleges ne font que consacrer la grande inégalité sociale prévalente aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Ce seraient en réalité des « facs poubelles » ou l’on concentre les pauvres et les minorités ethniques.(Voir justement le territoire et les communautés que desservent Bunker Hill et Roxbury à Boston, et tous leurs équivalents ailleurs). L’idée que le community college représente aussi une passerelle idéale vers de meilleurs établissements et diplômes est aussi sujette à caution, voire suspicion. Les étudiants qui réussissent un transfert vers un établissement plus pointu sont sûrement l’exception qui confirme la règle. En d’autres termes, ces community colleges ne représentent pas un modèle, ils ne sont que la conséquence d’un modèle qui n’est pas transposable ailleurs, qui n’a rien d’exemplaire, et qu’on peut ignorer.

Ces réflexions paraissent renforcées par les quelques articles et études parues ces dernières semaines, qui reflètent une certaine inquiétude sociale et politique aux États-Unis. Bien que l’administration Obama ait décidé, après la réforme du système de santé, de faire de l’enseignement un grand projet, pour permettre à une population jugée globalement peu qualifiée (ce sont des conclusions similaires à celles données par François sur un autre fil au vu des chiffres du dernier recensement national américain conduit en 2009) d’élever son niveau et donc d’échapper à un chômage de masse qui tend à devenir structurel. Dans ce projet il semble que les community colleges, au même titre que des réformes dans l’administration des écoles primaires et secondaires (un chantier énorme, bien comparable à celui d’autres pays dont les faiblesses ont été pointées par les études PISA) soient censés jouer un rôle stratégique. Pourtant, on s’interroge sur la réelle performance des community colleges et de leurs étudiants.

La presse locale a abordé (j’en viens ici donc à ce que j’ai lu et retiens de mémoire) deux problèmes importants qui remettent en cause le rôle des community colleges dans une stratégie d’élévation du niveau général de formation et de qualification. Le premier problème est la durée des études en community college. Des études montrent que ces établissements, dont l’avantage supposé est de pouvoir délivrer des diplômes, professionnels ou non, en peu de temps (les fameux deux ans), n’y parviennent pas vraiment. En partie en raison d’une formation de faible qualité et aussi des contraintes des étudiants qui travaillent tout en poursuivant leurs études, non seulement l’obtention du diplôme peut aller jusqu’à six ans (on en est presque au niveau des études interminables à l’allemande, mais qui débouchaient au moins sur des diplômes jugés plus prestigieux!) et surtout le taux d’abandon en cours d’études est vraiment considérable, et ne s’explique pas par les transferts vers d’autres établissements. Les personnels enseignants des community colleges sont loin de tous posséder les qualifications et et qualités de ceux des colleges & universities: peu de PhD, beaucoup de MA et MSc, en d’autres termes l’enseignement ne se diffèrerait guère de celui du secondaire. C’est ici que survient le deuxième problème pointé par les études récentes: parmi les étudiants qui proviennent de community colleges et qui poursuivent leurs études après transfert dans un college, le niveau demeure faible et souvent insuffisant, en expression écrite ou capacités numériques par exemple, pour prendre leur place aux côtés des autres étudiants. Ils peuvent là aussi ne pas compléter leurs études et abandonner (et c’est d’autant plus décevant après les efforts consentis) ou alors ils obtiendront leurs diplômes avec retard (donc pas au terme des quatre ans habituels pour un Bachelor en college ou university) ou avec une moyenne de notes assez faible et leur donnant peu accès à un emploi bien rémunéré, ce qui est censé être la motivation principale pour l’obtention du diplôme.

En outre on entend depuis peu quelques échos d’une thèse qui avance qu’il ne sert pas à grand chose d’encourager des personnes à entreprendre des études supérieures (et même l’obtention du Bachelor!) parce que cela ne donne plus accès à un emploi bien rémunéré. Un certain nombre d’ouvrages pointent les déficiences éducatives des colleges eux-mêmes, donc que dire du niveau des community colleges! Mieux vaut investir dans la formation professionnelle où l’on enverrait massivement nombre d’étudiants considérés comme inaptes à l’enseignement supérieur (donc un raisonnement assez proche de ce qu’on peut entendre en France dans certains cercles)

Donc, pour conclure, la question du community college comme arme secrète du développement, comme palliatif à l’inégalité sociale et éducative, reste entièrement posée. Pour ma part, je ne prendrais pas argument de ces faits pour condamner d’emblée le système et le juger inintéressant. Ces vrais problèmes doivent être abordés, et des solutions (notamment en termes d’investissement tant public que privé) peuvent être trouver. Des réformes profondes et de nouveaux niveaux d’exigence sont surement nécessaires. Il reste que la couverture territoriale des community colleges demeure sans doute très utile. Récemment je me suis trouvé à une conférence à laquelle participait une délégation de jeunes enseignants et administrateurs venus du Pakistan, plus précisément de la fameuse North West Frontier Province (le Talibanland en d’autres termes?). Ils appartiennent à une nouvelle université publique provinciale entièrement réservée aux femmes. Surtout, cette université existe par un réseau de douze community colleges offrant une éducation supérieure ou professionnelle de proximité dans une région où l’accès des femmes à l’enseignement est évidemment très limité, découragé par la tradition sociale et religieuse, et aussi très compliqué par la géographie de ce pays montagneux de petits villages. Si le community college est le type d’établissement qui permet vraiment d’étendre l’éducation sur des territoires aussi complexes, sûrement, même le fait que le niveau ne soit pas aussi élevé qu’on le souhaiterait, ce type d’établissement mérite d’être promu? Ces questions doivent donc être abordées aussi dans des contextes locaux et en fonction du projet tant éducatif que social.

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