Voila, je dois absolument livrer ce que j’ai sur le coeur. Je ne fais pas mon travail. Mon travail de soutier est confiné à l’enseignement, ce dernier semestre j’ai assuré un cours magistral pour soixante-dix étudiants, ainsi que des travaux dirigés pour quatre-vingt autres. Je devrais être en train de noter leurs copies et de faire suivre leurs notes de contrôle continu et appréciations générales.

J’avoue que je n’arrive pas à m’y mettre.

Je suis en vacances à la neige après un semestre de trime, payé à la petite semaine comme le sont les soutiers. Je profite un peu de la neige, je me fais charcuter les dents et les gencives, je m’organise un peu pour mon expatriation prochaine. Que pèsent ces devoirs à accomplir face à tout ce qui est plus intéressant?

Je reçois certes des emails d’étudiants anxieux qui veulent savoir leur note. Ils veulent toujours savoir leur note. On leur a peut-être fait de bons commentaires en classe, ils sont habités par la peur d’être sacqués. Ils sont habitués à être sacqués. Par d’autres. Je ne sacque que les gens qui ne travaillent manifestement pas.

Voila que je ne travaille pas moi-même. Peut-être donc que je mérite d’être sacqué professionnellement: c’est à dire, rester soutier. Mais voila. C’est parce que je reste soutier que j’ai perdu l’intérêt de m’investir plus avant, de façon à donner un bon service. Si je m’investis plus que ces gens qui ont la sécurité de l’emploi, qu’est ce que je récolterais? Rien. L’année prochaine, je serai encore soutier. Et l’année d’après. L’année d’après j’en aurais peut-être marre et je penserai à faire autre chose que ce métier ingrat, d’ailleurs ça libèrera un poste à un brave fonctionnaire qui est autrement mieux récompensé que moi. Bien sûr je n’aurai pas envie d’être chômeur (car être chômeur après avoir galèré pendant des années dans un doctorat, c’est vraiment insultant). Donc je continuerai, à rester soutier, et à être toujours aussi peu motivé, pendant les vacances de Noël, à noter des copies pendant que les camarades fonctionnaires pleurnichent que tout est de la faute du ministre, du Medef, de Sarko et tutti quanti (ils se plaindront moins après 2012 quand les « camarades » seront aux commandes et qu’on sera passé « des ténèbres à la lumière » car l’innénarable Djack  sera revenu aux affaires).

Je serais curieux de les entendre se remettre en cause, ces camarades, parce que cela ne leur arrive pas souvent d’avouer leurs faiblesses (par définition ils n’en ont pas, ils sont agents publics). Pour ma part, je sais que je dis de mes pratiques professionnelles n’est aucunement à mon honneur. Je devrais faire ce pour quoi je suis payé (même modestement) et j’avoue que je n’en ai pas très envie (parce que je suis mal payé, et que je reste un soutier, tiens). Les gens qui sont payés régulièrement, qui ont un emploi indéterminé jusqu’à l’âge statutaire de la retraite, sont ils plus motivés que moi? Qu’en saurais-je?

Après la confession, la résolution, puisqu’on arrive au nouvel an. Il me faudrait me résoudre à ne pas me laisser décourager. Me souvenir que des gens pourront toujours avoir un meilleur statut que moi, ils ne sont peut-être pas aussi bien qualifiés, pas aussi bien motivés. Ils pourront être mieux traités que moi, mais je travaillerai mieux. Je me forcerai même à travailler quand c’est inutile et que je n’en ai aucune envie car on ne me remerciera pas de ce que je fais.

Bon, si tout cela paraît glauque, je vous rappelle que ce message se classe dans la catégorie « Rions un peu »!

Et vive la neige!