J’avoue être plongée dans une période de profonde perplexité qui ébranle sensiblement mes convictions d’universitaire naïve et désuète. Je vais tenter de vous raconter mon trouble qui j’espère ne sera que passager. Cela concerne le grand emprunt, ce fameux plan d’investissement d’avenir (PIA). C’est un dossier que j’avais particulièrement suivi l’année passée et abondamment commenté sur ce blog. Je me suis souvent félicitée de son orientation : investir dans la recherche et l’enseignement supérieur me paraissait définitivement une bonne idée. Mais j’avais aussi émis quelques doutes sur la forme retenue pour cet investissement, comme par exemple le nombre trop faible de grands pôles « d’excellence » (entre 5 et 10). Les financements seront conditionnés au succès à un concours sur appel à projets (Equipex, Labex, trucex, ..), là aussi une méthode fort discutable. Mais on aime tellement les concours en France, alors c’est dans la tradition…

Ce mot « excellence » on l’entend dans chaque phrase prononcée (voir par exemple le discours de la ministre avant-hier, lors de l’installation des nouveaux membres de l’IUF, ici).  Oh rassurez-vous, je n’ai rien contre l’excellence. Mais c’est fatiguant d’être excellent partout, en recherche, en enseignement, en tâches administratives, en communication, en valorisation, en innovation, en relations industrielles, en suivi des diplômés … J’en arrive à me demander ce qu’est vraiment l’excellence. Comment la mesure-t-on ? Et que faire de ce qui n’est pas excellent ? On imagine le paysage demain : un petit nombre de trucs qui sont « excellents » (Labex, Idex) et les autres, plus nombreux, qui ne sont pas dedans. C’est un peu  comme inventer une nouvelle forme de ségrégation. On imagine l’ambiance dans les sites universitaires quand on va discuter des postes, les allocations de recherche pour les étudiants, de la répartition des crédits … On avait déjà ce gouffre entre les grandes écoles et l’université, ce n’était certainement pas suffisant : encouragés par le ministère, les universitaires inventent une nouvelle classe d’élite : ceux qui sont notés A+ par l’AERES…

Car cette politique « d’excellence », finalement les universitaires s’en sont saisis. Ils ont suivi à la lettre les consignes des appels à projets comme par exemple par les critères de notation AERES (excellence = note A+). Pour les Labex, ils ont fait par eux même le ménage dans les labos, séparant le « bon grain de l’ivraie ». Faisant cela, ont-ils mesuré l’humiliation ressentie par « ceux qui ne sont pas dedans » ? Je doute fort qu’un tel système soit longtemps viable tant il laisse derrière lui une odeur de chiotte. Un laboratoire, n’est-ce pas ce qu’on appelle aussi une Unité de Recherche ?

L’histoire ne s’arrête malheureusement pas là, car maintenant il s’agit de construire les IDEX (initiatives d’excellence). Cela ne se joue plus à l’échelle du labo, mais cette fois à l’échelle des établissements et des regroupements d’établissements, bref souvent à l’échelle d’une région. Chez moi, comme pour les Labex, l’Idex se construit sous une forme ségrégative, faut trier, extraire le bon jus et jeter aux orties le reste. Comment peut-on imaginer que l’on pourra construire un pôle universitaire sain avec cette politique ?  J’avais très naïvement pensé que les laboratoires et établissements feraient corps et présenteraient des projets globaux pour des pôles pluridisciplinaires de recherche et d’enseignement supérieur. Il n’en est rien, on assiste à des petits meurtres entre collègues qui voient là une très belle occasion de régler leurs comptes et exprimer les rancœurs accumulées pendant des dizaines d’années de malnutrition et de querelles de clocher. Il faut dire que les universitaires sont à ce niveau bien pilotés par le ministère (via la D2RT), les politiques de la région, des donneurs d’ordre acteurs socio-économiques, bref tous ces gens qui ne comprennent rien à la recherche et qui n’ont jamais mis un pied à l’université. Les universitaires se font rouler dans la farine, c’est déprimant …

De mon coté, j’ai laissé tombé. J’ai retiré le Labex que j’avais mis en place, ils ne l’auront pas dans leur Idex, ils peuvent toujours pleurer. Qu’ils se débrouillent sans moi. Je m’en vais prendre le maquis, rejoindre le combat stérile des nonistes. Je laisse ce blog à l’abandon, celui qui le veut peut le prendre, je lui donne, mais à condition qu’il ne détruise pas les billets antérieurs afin le lecteur puisse mesurer pleinement l’ampleur de mon égarement.

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