À la demande générale, voici donc un billet sur Nos Amis Chinois Et L’Enseignement Supérieur Français (lequel n’est peut-être pas le-système-que-le-monde-nous-envie mais pourrait-il être le-système-que-les-chinois-nous-envient?).

Le thème des étudiants chinois en France a déjà été abordé au travers de quelques discussions sur ce blog, et il y a fort à parier qu’il reviendra. Si nous nous y arrêtons, c’est qu’il y a effectivement eu, comme nous l’ont signalé plusieurs intervenants, une recrudescence d’articles consacrés à ce thème cette semaine dans le cadre d’un rapport récent (mais je dois avouer que sur le site du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche je n’ai pas pu le localiser), d’interviews de la Ministre Valérie Pécresse à ce sujet, et aussi dans les suites de la visite d’État en France du Président Hu Jintao la semaine passée. Entre un gueuleton niçois et des efforts ubuesques pour éviter les manifestants pro-tibétains, on y a apparemment passé quelque temps à discuter de coopération et d’échanges universitaires. Tous le disent: l’Asie connaît la plus impressionnante progression démographique du globe et avec la hausse de sa prospérité économique, elle est le continent d’où viendra, en termes de nombre de jeunes atteignant l’âge des études supérieures et possédant les moyens de se les payer à l’étranger, le plus grand nombre potentiel d’étudiants futurs pour les établissements d’enseignement supérieur de l’Occident.

Ne nous leurrons pas: la France a peut-être des ambitions en la matière, mais elle n’est pas nécessairement la mieux armée pour accueillir ce public. J’entends déjà ceux qui diront: « Et alors? L’enseignement supérieur français est un instrument public, au service des seuls Français, qui le financent sur leurs impôts, et dont la seule finalité est de satisfaire le droit à l’éducation de tous les petits-Français-qui-rêvent-de-devenir-fonctionnaires. Pourquoi ferait-on des efforts pour adapter l’outil d’enseignement supérieur à ces étrangers, alors qu’ils viennent pour apprendre à être comme nous, car nous sommes le-modèle-que-le-monde-nous-envie.3 Etc, etc… Je sais, c’est fatiguant de le répéter encore et encore, mais c’est bien parce que les mentalités ne changent pas, encore et encore.

Progressons. Il y a donc un peu plus de 27000 étudiants chinois en France. Déjà, sur une population de 1,4 milliards, il y a de quoi relativiser. Un coup d’oeil à la nouvelle édition de l’atlas réalisé par la démographe/sociologue Catherine Withol de Wenden Atlas mondial des migrations (Éditions Autrement 2009) nous rappelle que la diaspora chinoise hors de la République Populaire est de 50 millions don 70% habitent en Asie du Sud-est. Selon l’OCDE en 2005, les Chinois ne représentaient que 0,6% des étrangers résidant en France, et encore cette étude comportait sur les ressortissants chinois en général et non pas sur les étudiants. Les Chinois ne représentent encore qu’une minorité d’étudiants étrangers en France. Ils sont naturellement en minorité par rapport aux ressortissants des voisins européens (pas d’Erasmus pour les Chinois!), aux Nord-Américains et aux Africains, en particulier ceux issus du Maghreb (Les étudiants marocains sont plus nombreux, les étudiants algériens à égalité, les étudiants tunisiens sont moitié moins nombreux). On pourra peut-être remarquer qu’en tout cas, le nombre croissant des Chinois intéressés par les études en France leur permettra vite de rattraper et de dépasser ces groupes. Peut-être…

L’affaire est pourtant entendue, les Chinois représenteraient un eldorado pour l’enseignement supérieur français. Peut-être est-ce le souvenir de Deng Xiaoping, qui vint apprendre en France ce qu’était le communisme en tant qu’ouvrier chez Renault. Il serait drôle de penser que les étudiants chinois viennent encore prendre des références marxistes au contact des cégétistes, et de Mélenchon et consorts… (peut-être voudront-ils devenir fonctionnaires français eux aussi!). En réalité la France est encore loin d’être une destination prisée par les étudiants chinois, même si leur nombre augmente bien. La question devrait être désormais de savoir, en termes de stratégie éducative, quels étudiants chinois l’on veut accueillir et dans quelles sortes de formations? Je me rappelle d’un propos très méprisant tenu par une universitaire du même établissement que moi, indiquant qu’on diluait la qualité de l’enseignement en un « plus petit compréhensible par un Chinois » (soit dit en passant, très illustratif sur l’opinion véritable d’une chercheuse française qui brille par son tiersmondisme et son engagement dans la « gauche progressiste ») .

La question de la langue revient souvent quand on parle étudiants chinois… ils seraient admis à l’inscription alors que leurs compétences linguistiques en français n’ont pas été vérifiées. La France manquerait donc d’instruments pour vérifier cela? Quels sont les résultats de ces étudiants chinois à l’équivalent français du TOEFL? Pourquoi n’y a t il pas de procédures fiables? L’affaire de Toulon a été emblématique, et on explique qu’au fond, ce serait la faute des « intermédiaires » qui « arrangent » le recrutement des Chinois pour les établissements français. Certes les universités françaises semblent manquer de personnel sinisant pour traiter directement avec ce public qu’elles convoitent (avis aux étudiants de l’INALCO, voici un métier porteur: « recruteur de Chinois »!), mais à la vérité, on peut ici encore vérifier la piètre performance de personnels universitaires français, qui, pourtant, naviguent dans une bureaucratie taillée pour un enseignement de masse, mais ne s’en sortent pas pour faire convenablement le travail lorsqu’il s’agit de vérifier les identités où les compétences d’étudiants chinois! Qu’importe, diront-ils, que ces Chinois soient de vrais ou de faux étudiants, et qu’ils parlent français ou pas, l’essentiel c’est qu’ils paient, et qu’ils gonflent les effectifs de l’université…

L’autonomie devrait normalement introduire un autre degré de responsabilité pour les établissements. S’ils veulent des Chinois, ils devront désormais s’assurer qu’ils ont les bons Chinois… et pour cela, il leur faudra le bon personnel. À bon entendeur…

En attendant, que recherchent les Chinois en France? Il serait intéressant, après s’être beaucoup focalisé sur ces questions de leurs compétences de base (et après que les enseignants français aient surmonté leur méfiance et leur mépris), d’étudier quelles sont les formations prisées par ce public, quelles sont leurs disciplines favorites, car il ne s’agit pas d’un afflux d’étudiants qui cherchent à rester en France après avoir obtenu leur diplôme, mais comptent bien retourner oeuvrer dans l’économie de leur pays. Là encore, la diversité des formations françaises (académiques ou professionnelles) peuvent les séduire, et il faut en conclure, en dépit de l’impression laissée sur l’autre fil, que les Chinois ne cherchent pas forcément à venir étudier dans des grandes écoles. Il ne faut pas aussi se borner à considérer qu’ils sont prêts à tout pour faire n’importe quel cursus simplement parce qu’un diplôme étranger est prisé en Chine. Le classement de Shanghai sert peut-être de guide (et l’on sait la performance française dans ce fameux classement…) mais il faut rappeler que les mieux placés du classement ne sont pas seulement des établissements internationaux qui seraient les équivalents des grandes écoles françaises, mais simplement des universités qui font bien leur métier dans tous les domaines… car les Chinois étudient bien dans tous les domaines.

C’est qu’il faut aussi se rendre compte que l’objectif des Chinois dans des séjours universitaires à l’étranger n’est pas confiné aux seules études. Beaucoup sont déjà titulaires de diplômes de premier cycle et postulent en réalité pour des troisièmes cycles et des doctorats (et vu le peu d’investissement dans le doctorat en France, c’est une cause supplémentaire de l’attractivité supérieure des autres pays pour les Chinois); en somme, ces Chinois veulent faire de la recherche, et de la recherche de pointe. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils sont extrêmement nombreux à Oxbridge et dans les établissements américains prestigieux. Le Figaro de vendredi citait le cas d’une jeune Chinoise qui entamait un double cursus ambitieux, tant à Polytechnique qu’à Paris VI… et pourtant elle n’avait commencé l’étude du français à Shanghai que moins de deux ans avant, mais s’y était collée avec bel entrain manifestement! À côté de la recherche, certains Français voient déjà le spectre de l’espionnage industriel. Une affaire survenue chez l’équipementier Valéo il y a quelques années a fait couler beaucoup d’encre. Une stagiaire chinoise avait été convaincue de vol par ses employeurs alors qu’elle prétendait simplement rédiger son rapport pour son université…

Donc, attention à ne pas se leurrer sur les attentes des Chinois et ce qu’ils feront en France. Ils représentent sûrement un public potentiellement intéressant, mais encore faudra-t-il que l’enseignement supérieur français soit adéquatement préparé à leur donner ce qu’ils en attendent, et il faudra aussi faire des choix pour déterminer si la capture d’un tel public peut se faire au dépens d’autres et si cela entre bien dans le projet qu’à l’enseignement supérieur français pour les prochaines décennies. Car des défis, il n’en manque pas, et les étudiants chinois sont loin d’être le seul de ces défis…

Sur un sujet voisin, on pourra lire le billet « Auberge chinoise »

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