Comme si elles ne se débattaient pas déjà sur des fronts multiples, voici que les universités se trouvent engagées dans une nouvelle guerre de tranchées: celle des langues. ce combat prend d’ailleurs des aspects multiformes. Il peut s’agir aussi bien de l’enseignement des langues que de la place des langues par rapport aux autres enseignements dispensés.

Le Figaro de ce jour consacre un article au problème récurrent de l’enseignement en anglais dispensé dans l’enseignement supérieur français, ce qui le met en délicatesse avec les clauses de la fameuse Loi Toubon (lire ici).

La lecture de l’article montrera qu’il semble que ce soit particulièrement un problème pour une fraction de l’enseignement supérieur, du moins les suspects habituels: les grandes écoles. Cela concerne aussi pourtant un certain nombre de départements universitaires de sciences dures, y compris les plus réputés du pays. On nous dira que ce n’est pas le problème de l’immense majorité des universités qui se battent pour exister en dépit de performances très inégales. On nous rapportera les difficultés des départements de langue qui, comme tous ceux de sciences humaines, se plaignent d’être les parents pauvres, les réceptacles des pires problèmes et crises de l’université française, avec la rengaine des suppressions de postes et de la réduction des budgets. Ainsi on voit bien que le problème est multiforme. D’un côté il y a un problème fondamental de l’offre d’enseignements linguistiques à un pays, la France, qui peine justement à former sa main d’oeuvre à la maîtrise des langues et en particulier de l’anglais. De l’autre, il y a la place que l’anglais a pris dans les différentes disciplines, et certainement les sciences et les techniques (c’est vrai aussi dans les sciences humaines, en fait, mais on en parle beaucoup moins…), et le rôle que cette langue, incontestablement un instrument de communication internationale, va désormais jouer dans la possibilité d’attirer en France des étudiants étrangers.

Les objections sont bien connues: les étudiants étrangers viennent en France pour étudier en français. En fait ce n’est plus aussi simple que cela. Il faudrait réfléchir au fait que ce qu’on entend par « enseignement français » ne se traduit plus (indeed, my dear Watson!) par « enseignement en français« . L’enseignement français, ce doivent être bien plus ses contenus et ses méthodes particulières à ce pays, la langue est évidemment un plus, mais l’objectif ne serait-il pas après tout de toucher un vaste public… on évacue facilement le fait que c’est plus sûrement la vie quotidienne qui a des chances de laisser un impact durable sur la pratique d’une langue. D’autres argueront que ce n’est pas si sûr, les étudiants étrangers se regroupant souvent entre eux… bon, on risque de ne jamais trouver de solution qui satisfasse tous les grincheux!

Cette question ne doit pas être négligée car elle soulève un réel argument de compétitivité des institutions françaises. Le défi n’est pas simplement de faire des cours en anglais, mais que les personnels enseignants soient réellement capables de le faire. Au point que l’article cite en exemple des institutions se décidant à envoyer leur équipe enseignante en « stage d’immersion » à Bath… On s’imagine déjà le lot de joyeux quinquagénaires rejouant À nous les petites Anglaises

Ailleurs, le problème se pose différemment. Les universités américaines traversent une crise accrue de leurs départements de langues. Cet astronaute a été avisé, cette semaine, que des coupes sombres se faisaient dans le réseau de la State University of New York (SUNY), qui suivent ceux de l’Université de Californie ainsi que d’autres Universités d’État dont on parle moins. le nombre d’étudiants en langues européennes, à l’exception de l’espagnol, langue des Amériques s’il en est, s’est effondré… Ces langues subissent aussi la vive concurrence du mandarin. La première politique a consisté à regrouper les départements. Mais ceux-ci, en n’établissant pas de synergies avec les autres disciplines, se voient à présent carrément fermés… Ce qui est remarquable, c’est que cette désaffection pour les langues se manifeste aussi par un souci pratique. Les étudiants de premier cycle qui se soucient de faire des études les préparant vers l’admission en graduate school, donc pour des Masters, constatent que ces dernières ne font pas des langues vivantes un critère de recrutement, et donc l’effort n’est pas poursuivi.

Ces divers conflits linguistiques ne sont sans doute pas près d’être résolus, mais il est vrai que la France, avec sa législation particulière et son monopole public sur l’enseignement se crée une condition à part sur cette question. Affaire à suivre…

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