Peut-on être libres tout en étant assujettis à un pilotage scientifique fort ? C’est ce que doivent se poser comme question beaucoup d’universitaires en cette période de passage à « l’autonomie » des universités via la loi LRU, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités. Les libertés universitaires, ce sont celles des universitaires en tant qu’individus mais ce sont aussi celles des structures dans lesquels ils travaillent. D’ailleurs ces notions de libertés individuelles et collectives sont étroitement entremêlées, bien évidemment, c’est inutile de développer ce thème ici.

Le problème est d’envergure : en effet les universités n’avaient pas, jusqu’à une période très récente, de politique scientifique. Toute la recherche était pilotée par les organismes de recherche et en particulier par le plus puissant d’entre eux : le CNRS. Ceci est bien illustré par le statut d’UMR (pardon j’allais dire la « dictature UMR ») de très nombreuses unités de recherche dans les universités.

Bien entendu, avec la mouvance d’autonomie des universités, la situation évolue considérablement ces dernières temps. Pour ma part je m’en félicite bien que le bout du tunnel n’est pas encore en vue et que le pari n’est certainement pas gagné d’avance. D’ailleurs le nouveau seigneur du CNRS, Alain Fuchs, ne s’y trompe pas. Dans une interview accordée aux Echos (ici et ), il déclare : « je suis là pour pacifier le CNRS ». Là on est rassuré, ceux qui pensaient que le CNRS allait poursuivre sa politique hégémonique en prennent pour leur grade. Il ajoute ensuite « Les universités ne veulent plus d’un CNRS dominateur qui leur dicte leur politique scientifique ». Mais cette habitude de pilotage ne semble pas forcement facile à abandonner d’un coup de trait car il poursuit « Nous possédons en France une quinzaine de campus où l’émergence d’une véritable politique scientifique de site est possible. Cela ne veut pas dire que le CNRS va disparaître. Les présidents d’université que je rencontre me disent qu’ils veulent un CNRS stratège qui les aide à monter leur politique scientifique en mettant en place des dispositifs qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement comme l’interdisciplinarité et le développement à l’international. Pour construire les universités du XXI e siècle, nous avons besoin d’un CNRS omnidisciplinaire […] On peut raisonnablement faire avancer l’idée de copilotage scientifique des UMR».

Plus récemment (31 mai 2010), Monsieur Fuchs a envoyé un message aux personnels CNRS pour donner quelques éléments de la politique scientifique qu’il souhaitait appliquer – Extraits : « les universités et écoles deviennent autonomes et émergent progressivement comme de véritables opérateurs de recherche. Des politiques de sites voient le jour. Dans ce contexte mouvant, le positionnement du CNRS peut paraître comme incertain. […] On attend du CNRS qu’il participe pleinement à la mise en place d’un système de recherche et d’enseignement supérieur rénové. L’immobilisme et le repli sur soi ne constituent pas une option pour un organisme fort, qui jouit d’une telle réputation dans le milieu scientifique comme dans le grand public. […] Le CNRS se donne pour objectif de contribuer à l’émargence d’une véritable politique scientifique sur chaque site. […] Loui de se « diluer » dans les futures universités, le CNRS aura au contraire un rôle stratégique majeur à jouer dans la mise en place de quelques grands sites diversifiés et bien identifiés, tout en jouant un rôle structurant à l’échelle nationale ». Lire l’ensemble du texte ici.

On comprend donc que le CNRS va concentrer ses efforts sur quelques grands sites universitaires mais qu’il ne semble pas vraiment disposé à abandonner son influence sur les universités. Poursuivra-t-il son pilotage scientifique comme il le fait depuis plusieurs dizaines d’années ou bien jouera-t-il un rôle d’accompagnant pour mettre en scelle les universités vers leurs libertés ?

Il y a quelques jours Valérie Pécresse se félicitait lors d’une conférence de presse (ici) « Le CNRS s’est recentré sur ses missions stratégiques de prospective, d’arbitrages entre les projets et d’animation des instituts pour devenir davantage une agence de moyens ». Qu’on se le dise, le CNRS est devenu un accompagnateur !

Dans la même rubrique: « les libertés universitaires: un texte d’Olivier Beaud », « Le rôle des syndicats », « Refaire de l’université un objet politique », « L’article L952-2 du code de l’éducation », « Clôturer les universitaires », « S’en remettre aux hommes politiques »

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