Le grand emprunt va certainement modifier profondément le paysage français de la recherche et de l’enseignement supérieur. En effet, le projet vise une ambition : « doter la France de 5 à 10 initiatives d’excellence capables de rivaliser avec les meilleures universités du monde » (lire ici). Pour le terme « initiatives d’excellence » il faut lire « universités d’excellence » ou « pôles d’excellence ». C’est vers ces 5 à 10 superstructures que sera déployée une part importante du grand emprunt.

Si on peut se féliciter de l’orientation du grand emprunt (recherche et enseignement supérieur), son coté élitiste laisse un peu dubitatif. Concentrer les investissements sur moins d’une dizaine de sites me parait un peu trop restrictif. D’un autre coté on sait parfaitement que 80 universités en France est certainement excessif, sans compter la fragmentation historique en multitude de sites ou d’écoles diverses non universitaires. Cela rend le paysage peu lisible.

Mais comment définir ce que pourrait être une université d’excellence ? Bien entendu on pourra lire les explications du gouvernement (ici, par exemple). Mais mettons les pieds dans le plat : l’excellence universitaire est surtout celle de la recherche. L’enseignement supérieur des universités est, à mon grand regret, trop en retrait par rapport à celui des grandes et des moins grandes écoles. D’un autre coté, la recherche développée par les écoles est souvent bien terne par rapport à celle des universités. En toute logique, personne ne pourra donc allier excellence scientifique et pédagogique … à moins de se regrouper …

Si on admet que l’excellence est davantage celle de la recherche, alors le critère utilisé pourrait être celui de la production scientifique ou de l’impact des recherches, c’est-à-dire le nombre de publications et de citations générées par les structures de recherche. C’est certainement loin d’être parfait mais c’est une première approche. J’avais déjà tenté cette analyse dans une chronique consacrée à la recherche et aux régions, à l’époque des élections régionale (voir la chronique "les régions qui publient"). J’avais montré que le taux de publication était directement corrélé avec l’investissement humain. En d’autres termes, un auvergnat publie autant qu’un parisien, en moyenne. C’est la pure vérité factuelle pourtant difficile à admettre tant on sait qu’un parisien est bien plus intelligent qu’un auvergnat.

J’ai voulu retenter le même type d’analyse avec les universités mais je ne suis pas parvenue à trouver les bases de données qui donnent le taux de publications des universités. J’ai donc modifié ma stratégie : j’ai décidé que le critère de l’activité scientifique serait le nombre de doctorants dans les universités. Le raisonnement est le suivant : là où il y a des laboratoires de recherche qui fonctionnent, il y a des doctorants. C’est certainement critiquable mais à défaut d’autre chose, c’est le paramètre que je vais utiliser. Je veux bien prendre de toute autre forme de critère à condition qu’on m’indique une base de données qui adresse l’ensemble des universités sans biais méthodologique.

Précisons donc la question adressée par cette chronique : Est-ce vrai qu’il y aurait des universités plus particulièrement orientées vers la recherche alors que d’autres seraient en réalité orientée vers l’enseignement (précisons que la loi donne les mêmes missions pour toutes les universités, environ 80 dans notre pays). Le discours que l’on entend souvent est que l’enseignement supérieur est le même partout, qu’il faut l’égalité de l’offre de formation et de recherche sur tout le territoire … mais est-ce que c’est vrai actuellement ? Faut-il au contraire avoir une certaine taille critique pour accéder à une stature suffisante pour mener des actions de recherche ?

Dans les trois figures ci-dessous, j’ai représenté les pourcentages d’étudiants en licence, master et doctorat pour toutes les universités, y compris leurs sites délocalisés. J’ai tracé ces pourcentages en fonction du nombre d’étudiants au total dans chacune des universités. Cela permettra de visualiser les tendances (implications dans la recherche ou dans la formation) selon la taille des structures.

Figure 1 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en licence en fonction du nombre total d’étudiants.


Figure 2 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en master en fonction du nombre total d’étudiants.

Figure 3 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en doctorat en fonction du nombre total d’étudiants.

On peut voir clairement sur ces graphiques que tous les sites universitaires n’ont pas le même rôle. Les petits sites sont plus particulièrement spécialisés dans l’enseignement avec l’accueil des licences. D’ailleurs  à ce sujet, on pourra relire la chronique sur le taux de réussite en licence (small is beautiful), qui montre que les petits sites ont des taux de réussite meilleurs que les gros sites. A l’inverse, les gros sites accueillent des doctorants : c’est là que l’on trouve les laboratoires de recherche.

En regardant dans les détails ces courbes, on peut voir que la taille critique se situe aux environs des 10 000 – 12 000 étudiants. Au dessous de cette limite, il est assez clair que les universités ont des difficultés à maintenir une recherche fortement active mais elles restent performantes pour l’accueil des étudiants en licence. Peut-être un jour il faudrait arrêter ce discours hypocrite qui fait semblant de croire (ou veut faire croire) que toutes les universités ont les capacités d’offrir les mêmes missions de service public, l’enseignement supérieur et la recherche …

Afin d’aider à l’identification des gros pôles d’excellence scientifique, on peut maintenant retracer les mêmes graphiques avec cette fois-ci les villes universitaires (figures 4-6). J’ai donc repris les mêmes données mais j’ai additionné les étudiants d’une même ville (exemple : Nancy 1 + Nancy 2, etc …). Bien entendu on retrouve les mêmes tendances mais on peut faire ressortir plus clairement les grands sites universitaires (Paris, Lyon, Lille, Toulouse, Bordeaux, Marseille, …). A noter ici que pour les grand sites, on constate une forte fluctuation pour le pourcentage de doctorants. Je pense qu’il faut voir là une forte disparité d’implantation des organismes de recherche, en particulier du CNRS. A vue de nez, je pense qu’une vingtaine de sites seraient capable de maintenir une activité de recherche de bon niveau tout en alliant des formations sur les trois niveaux LMD.

Figure 4 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en licence en fonction du nombre total d’étudiants par ville universitaire. Pour la région parisienne, j’ai utilisé le découpage "grand campus".

Figure 5 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en master en fonction du nombre total d’étudiants par ville universitaire. Pour la région parisienne, j’ai utilisé le découpage "grand campus".

Figure 4 : Évolution du pourcentage d’étudiants inscrits en doctorat en fonction du nombre total d’étudiants par ville universitaire. Pour la région parisienne, j’ai utilisé le découpage "grand campus".

Faites vos jeux, qui va gagner les milliards du « grand emprunt » ?

Toutes les données de ce billets proviennent de l’atlas régional: les effectifs d’étudiants, édition 2008 (ici)

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