Comme Rachel nous le rappelait, voici pratiquement un an qu’elle a décidé de nous faire part de ses réflexions dans le cadre de sa mission pour l’OGU, tant elle était perplexée par le comportement des universitaires terriens en général, français en particulier.

Vous rappelez vous ce que c’était il y a un an?

Un très grand nombres d’universités avaient cessé de fonctionner depuis trois mois et demie. Il s’agissait de la quatrième édition d’un exercice devenu annuel depuis la crise du CPE, le « mouvement » qui voyait une paralysie de pans entiers du système d’enseignement supérieur français, avec collusion manifeste entre protestataires étudiants, enseignants, chercheurs, cadres administratifs, politiques. Il fallait organiser dans la catastrophe des examens en préservant les taux de réussite et de passage, ainsi que le « caractère national du diplôme » alors que la moitié des programmes n’avaient pas été traités. Une loi, la LRU, pourtant sacrément édulcorée à son élaboration pendant l’été 2007, dûment votée par le parlement, se trouvait encore contestée deux ans après. On ne cessait d’énoncer de nouvelles raisons pour lesquelles il ne fallait, au fond, absolument rien changer au statut et pratiques des universitaires, pourquoi il ne fallait exiger aucune amélioration de service, aucune levée de fonds supplémentaires hors ceux fournis par le contribuable, pourquoi il ne fallait rien adopter qui ait été mis en oeuvre à l’étranger….

Les directeurs ne contrôlaient plus des établissements, pourtant propriété nationale, mais occupée par des manifestants dont un nombre non négligeable étaient des éléments extérieurs, venus là par préoccupation purement politique.

Quelques personnalités cherchaient à s’élever au dessus de la vacuité insondable du débat public entrainé par la crise universitaire. Ils publiaient un appel retentissant, s’intitulaient « refondateurs », et émettaient de graves diagnostics.

Une ministre cherchait à laisser sa marque sur le secteur dont on lui avait confié la charge, avec pour objectif ultime, une fois la réussite déclarée, de s’en aller vers d’autres missions exaltantes lui permettant de gravir les échelons de la politique nationale.

Bref, dans ce maëlstrom, vinrent les remarques de Rachel, ses graphes, ses h-index, ses échanges savoureux avec une cohorte d’interlocuteurs-blogueurs avec plus ou moins d’humour et de bonnes intentions.

Que s’est-il passé depuis l’an dernier?

Dans l’intervalle, la mise en oeuvre de la loi LRU fait son chemin. Effectivement, certaines universités y trouvent davantage leur compte que d’autres. Certaines essaient de se mettre à la nouvelle norme. Un an, voire deux, c’est encore trop tôt pour mesurer les profonds changements de culture et de gestion induits par la loi, et surtout pour voir ces effets achevés à l’échelle de la totalité des institutions du territoire. En certains endroits, les changements peuvent être constatés. En d’autre, il serait charitable de dire que la vie poursuit son train-train quotidien, et que les problèmes fondamentaux le restent tout autant, faute de motivation, de moyens ou d’inventivité.

Plus de grands projets pour notre ministre. Elle a déployé une belle énergie pour conquérir une région, mais le résultat électoral était connu d’avance. Entre-temps, la crise est passée par là et comme ses collègues, elle se contente désormais de gérer jusqu’à ce qu’elle soit relevée, à une date à déterminer entre le futur proche et la prochaine élection présidentielle.

Il a été question d’un grand emprunt, au montant finalement plus modeste que celui originellement désiré par ses concepteurs, mais pour lequel quelques sages ont voulu qu’il soit consacré en majeure partie aux défis de la recherche et de l’enseignement supérieur, mais entre-temps, la crise est passée des banques aux États, nécessitant des interventions d’urgence dont la finalité a été fort mal expliquée, mais qui ont eu pour résultat de priver cet investissement volontariste d’un certain nombre de ressources, et ce pour les quelques années, au moins, à venir. D’ailleurs, certains secteurs manufacturiers avaient eux aussi grand besoin de coups de pouce financiers d’origine publique pour maintenir la tête hors de l’eau, et ce malgré le rodomontades antérieures.

Les refondateurs? On les a certes encore entendus, toujours sur papier, mais la fin de l’exercice semblait davantage de rappeler leur existence que de montrer qu’ils avaient quelque prise sur le débat, et surtout, le moindre levier ou la moindre capacité à convaincre, et à faire mettre en oeuvre leurs propositions.

Que ne s’est-il pas passé, cette année?

Ici, cet astronaute peut se permettre de grignoter son chapeau. Non sans cynisme et pessimisme, je m’attendais à un renouvellement de l’exercice annuel de blocage des universités et lycées, où tout le monde rejette sur l’autre la responsabilité de la situation et qui se termine par un grand exercice d’autofiction où l’on distribue des « diplômes nationaux » à des étudiants qui n’ont pas étudié depuis des mois et auxquels des professeurs culpabilisés ont proposé des questions gentillettes en guise d’examen. Et les inscriptions baissent pour la rentrée prochaine, et l’étranger ricane de cette curieuse incapacité française à se remettre en question alors que des faillites systémiques patentes sont devant nos yeux.

Je confesse mon étonnement: il n’y a pas eu de mouvement, il n’y a pas eu de grève, nous avons eu une année universitaire… normale! En fait je tombe des nues.

L’université française est-elle devenue raisonnable? Accepte-t-elle la notion de changement inéluctable? Ou est-elle machiavélique, attend-elle simplement les prochaines élections avec l’idée que ceux d’en face restaureront le statu quo comme l’induit ses propos publics et ses programmes officiels? Se dit-elle que la crise va rendre matériellement impossible l’effort induit par la réforme, ce qui est là aussi un bon moyen de préserver le bon vieux système?

Les refondateurs se taisent, les révolutionnaires se taisent, la ministre se tait, l’étranger se tait, et voici que nous aussi, ceux du petit monde d’échanges de Rachel, nous nous taisons?

Faut-il, pour motiver nos échanges, que toutes nos prédictions ou attentes se réalisent? Vivons nous la « Fin de l’Histoire »?

Évidemment non. Nous traversons peut-être des temps ternes, de temps de crise, d’austérité, de ceinture serrée, de pleurs sur « C’était mieux avant cette maudite mondialisation… ». Le débat sur la réforme des retraites fait porter toute l’attention publique nationale sur ce qui est, au fond, une affaire de vieux, en essayant de trouver le moyen de faire accepter à la jeunesse qu’elle va être une fois de plus spoliée en raison de l’incurie des ainés. Ce qui concernerait la jeunesse, justement, son enseignement, sa formation professionnelle, sa capacité d’exploration et d’innovation pour le futur, ses emplois et son mode de vie de demain, cela passe au second plan.

Jamais la nécessité n’a été plus grande qu’on continue à discuter des universités, dans les universités et en dehors.

J’emmène Rachel faire un tour dans la navette-à-voiles, mais mon envie de continuer à échanger et discuter avec elle et vous reste intacte, car ce dont nous nous préoccupons, eh bien, c’est encore préoccupant. L’Histoire n’est pas finie. Elle ne fait que commencer!

Publicités