Il y a une dizaine de jours, nous avons fait une chronique sur le classement des licences (ici), d’après des indicateurs du ministère MESR (ici), note d’information de novembre dernier exhumée récemment par le NouvelObs. Ce n’est pas très glorieux car seulement 28,8 % des étudiants réussissent leur licence en 3 ans. En lisant les chiffres, on constate des disparités importantes selon les universités : le taux de réussite en 3 ans varie de 12,5 à 40,7 %. Ce n’est pas très évident de comprendre de tels écarts. D’ailleurs le ministère se garde bien de toute interprétation. Aujourd’hui je vous propose une petite analyse du taux de réussite en fonction de la taille des universités : les grosses universités sont-elles plus performantes que les petites ? Dans un second temps, on examinera le cas des gros pôles universitaires, les campus dits « d’excellence », ceux qui ont gagné le prix concours de l’opération « grand campus ».

Mais tout d’abord, tentons d’établir une corrélation entre la réussite des étudiants et la taille des universités. Sur la figure 1 on a reporté le taux de réussite des étudiants en licence (réussite en 3 ans) en fonction du nombre d’étudiants en licence. On ne voit pas de corrélation. Ça veut dire que le taux de réussite en licence n’est pas relié à la taille de l’établissement.

Figure 1 : le taux de réussite des étudiants en licence (réussite en 3 ans, donc sans redoublement) en fonction du nombre d’étudiants en licence. Chaque point représente une université.

Le ministère, quand il présente ses indicateurs, définit une « valeur ajoutée ». Expliquons ici ce qu’est cette valeur ajoutée. Les établissements ne sont pas tous identiques. Ils se « distinguent par des populations d’inscrits en L1 dont les caractéristiques sociodémographiques, l’origine scolaire et les choix d’inscription en L1 diffèrent. Or, ces caractéristiques influent sur la réussite. Il est donc utile de calculer la réussite simulée de chaque établissement. À chaque catégorie d’étudiants ayant ses propres caractéristiques (sociodémographiques, parcours scolaire et universitaire) inscrits dans une université est affectée la réussite nationale de cette même catégorie d’étudiants. En prenant en compte le poids respectif de chacune de ces catégories d’inscrits dans l’établissement et leur résultat national, on détermine le taux simulé de l’université. L’écart entre la réussite réelle et simulée d’un établissement est la valeur ajoutée. Au niveau national, par construction, l’écart entre la réussite réelle et simulée est nul. La valeur ajoutée permet donc de situer un établissement par rapport à la moyenne nationale en neutralisant les effets de structure de la population des étudiants. Dans les établissements où l’écart est positif la réussite des différentes catégories d’étudiants est supérieure à la réussite nationale de ces mêmes catégories d’étudiants. Pour les établissements où l’écart est négatif la réussite en licence des étudiants est moins forte qu’au niveau national, à caractéristiques identiques » (extrait du texte de la note du ministère).

Examinons donc cette valeur ajoutée : les grosses structures sont-elles capables d’ajouter de la « valeur » comparées aux petites ? La courbe ci-dessous montre cette « valeur ajoutée » en fonction de la taille des universités. Et là encore on ne trouve aucune corrélation … par contre, il y a une belle corrélation entre le taux de réussite et la valeur ajoutée (figure 3), ce qui est bien entendu logique et qui ne présente aucun intérêt particulier.

Figure 2 : « valeur ajoutée » des établissements en fonction de leur nombre d’étudiants inscrits en licence.

Figure 3 : corrélation entre la « valeur ajoutée » des établissements en fonction du taux de réussite des étudiants en licence.

Vous allez me dire que tout cela est bien terne, toutes ces courbes ne dessinent rien de particulier. C’est un peu une illustration d’une chronique « négative » (voir ici pour le concept) car les résultats ne permettent pas de mettre en évidence que les grosses universités seraient plus performantes que les petites … alors je vais tenter de rentre cette chronique « positive », donc je vais « bidouiller » un peu les données. Oh rassurez-vous, rien de malhonnête ici, je vais simplement les présenter légèrement différemment. Je vais prendre en compte le fait que certaines universités (groupement d’universités) ont gagné le concours de l’opération « grand campus » et que plusieurs d’entre elles sont dans une démarche de fusion. Si elles ont gagné le prix de l’excellence, ça veut certainement dire que ce sont des universités excellentes dans leurs missions. Ainsi, en faisant ces regroupements, je suis certaine de parvenir à une corrélation positive, car l’excellence doit rimer avec la réussite des étudiants.

Pour faire cette étude, j’ai donc regroupé les sites universitaires concernés pour le nombre d’inscrits licence dans ces sites (12 au total, incluant Lille et Nancy qui ont obtenu un maigre lot de consolation à la séance de rattrapage du plan de relance). J’ai ensuite fait une moyenne pondérée de leur taux de réussite en trois ans et de « valeur ajoutée ». C’est ce que montre la figure 4 et 5.

Figure 4 : le taux de réussite des étudiants en licence (réussite en 3 ans, donc sans redoublement) en fonction du nombre d’étudiants en licence. Les points rouges correspondent aux sites universitaires du plan grand campus.

Figure 5 : « valeur ajoutée » des établissements en fonction de leur nombre d’étudiants inscrits en licence. Les points rouges correspondent aux sites universitaires du plan grand campus.

A la lecture de ces courbes, c’est un peu la douche froide : on aurait dû obtenir une corrélation positive (les résultats sont bons là où les établissements sont « excellents ») mais c’est tout le contraire car la corrélation semble négative ! On peut donc conclure que les campus d’excellence ne sont pas vraiment excellents quant à leurs licences, ils sont même un peu moins bons que les petites universités laissées à l’écart du projet « grand campus » …

Ceci dit, cette corrélation négative ne me surprend pas plus que ça. Les critères d’excellence ne prennent certainement pas en compte la licence, mais plutôt les masters – doctorats et surtout les activités de recherche. Mais bon, une université c’est de la recherche mais aussi de l’enseignement, si je lis bien les missions qui lui sont dévolues … On peut certainement tenter d’expliquer ces mauvais résultats. Voici quelques possibilités : les grosses universités (universités de recherche) mettent certainement leurs moyens dans les masters et la recherche, pas dans la licence. Les EC ne trouvent peut-être pas beaucoup d’intérêts à aller enseigner en licence et ils sont trop accaparés par leur mission de recherche. Certains diront que ces résultats négatifs sont en réalité un indicateur comme quoi les petites universités « bradent » les diplômes de licence mais que les grosses tentent de maintenir un certain niveau. D’autres encore diront que les gros centres ont des résultats moins bons car ils sont meilleurs : en effet les étudiants bifurqueraient après le L2 pour intégrer une école au lieu de finaliser leur licence …

En conclusion je me demande si on ne verrait pas là un avant-goût que ce qui va se passer dans les années qui arrivent, c’est-à-dire une structuration en universités de recherche qui ne s’occuperaient que des masters et doctorats et des universités de proximités qui ne feraient que la licence … bref des super-lycées …

L’université est en train de perdre ses licences et cela m’attriste …

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